AccueilLa question du corps – depuis le rejet platonicien du corporel, dans le Phédon, jusqu’à Nietzsche proclamant l’urgence de “ prendre le corps comme fil conducteur ” – occupe une place centrale dans la philosophie. Le corps est une pierre de touche permettant d’étiqueter tel ou tel philosophe comme idéaliste, empiriste ou matérialiste. Cependant, le discours philosophique porte le plus souvent sur le corps en général. Or, l’être humain est toujours corporéifié dans une forme particulière – le corps en général, y compris celui des matérialistes, n’étant qu’une abstraction idéaliste. Voyons dans l’obésité une de ces formes de l’abstraction : un mot aussi vide que le mot corps. De même que le corps est toujours ce corps-ci, tel ou tel corps, et non le corps en général, l’obèse est toujours ce corps obèse-ci, et non une généralité. Médecin – universitaire chef de clinique à Lyon – et philosophe, Jérôme Dargent s’essaie à “ philosopher à partir de l’obésité ”. Peu à peu le monde développé se peuple d’obèses. Les images télévisées de la catastrophe due au cyclone ayant ravagé la Louisiane se révèlent stupéfiantes à cet égard : elles nous montrent toute une population pataugeant dans l’eau, secourue par bateaux et hélicoptères, en absolue détresse, tout en nous permettant de voir la normalité de l’obésité. Télévisuellement, la catastrophe climatique révèle, comme en filigrane, une autre catastrophe, sanitaire celle-là, l’obésité. L’obèse s’avère à la fois central – par le nombre de personnes atteintes, et par sa soumission à l’impératif consumériste – et marginal. L’obèse, de fait, mène une existence déchirée par une double injonction, impossible à vivre : le devoir de consommer, de se comporter en osmose avec les impératifs publicitaires, et le devoir de santé (la santé passant progressivement de l’ordre du droit, “ le droit à la santé ”, à celui du devoir, de l’obligation sociale). A chacun d’entre nous, désormais, le surmoi social donne deux ordres contradictoires : tu dois consommer, tu dois être en bonne santé. Depuis toujours – la traversée de la peinture et de la littérature en témoigne - le corps de l’obése est une sorte de miroir sans tain sur lequel se projettent des fantasmes et des représentations contradictoires. Dans les temps où la sécurité alimentaire n’était pas assurée, l’art pouvait représenter l’obésité comme un sort enviable, comme une bonne santé : mieux vaut faire envie que faire pitié. L’obèse, dans ce cadre, n’est pas un pauvre : tel ce Monsieur Bertin d’Ingres, datant de 1832 et visible au Louvre. Les cascades de chair peintes par Rubens sont, elles, d’essence divine – il y a quelque chose de divin dans l’obésité. Aujourd’hui, la perception de l’obésité n’est ni l’aisance ou la réussite sociale, ni la divinité: elle est la maladie, s’accompagnant d’une culpabilisation et d’une stigmatisation analogues à celles qui s’abattent sur le fumeur de tabac. On le voit : la situation contemporaine, qui articule propagation de l’obésité et devoir de bonne santé, dévoile le corps de l’obèse comme scripturaire: les injonctions paradoxales de la société s’écrivent sur sa chair. L’obésité redistribue la perception qu’un sujet a de lui-même et du monde. Les sens sont modifiés : l’obèse perçoit le monde autrement qu’auparavant, qu’au temps de sa sveltesse. Une contradiction apparaît : alors que tout moi, même celui de l’obèse, se vit comme permanent, existant sur le mode de l’essence, tout moi affecté d’un corps obèse est pourtant devenu tel, par l’œuvre du temps. Féconde contradiction : la prise de conscience, aidée par le médecin, de cette temporalité ouvre à l’obèse le chemin de la guérison. La philosophie, chez Jérôme Dargent, se mettant ainsi à l’école d’un philosophe-médecin comme François Dagognet, verse toujours dans la médecine, où elle rencontre un écho pratique : le recours à l’unité narrative de Ricoeur (le moi comme discours en devenir) permet aussi bien de décrire la temporalité de l’être-obèse que d’envisager la possibilité d’échapper à sa situation. Réinscrire le moi de l’obèse dans la temporalité le conduit à transformer le “ je suis obèse ” (l’essence) en “ je suis devenu obèse ” (le devenir qui implique un futur : la possibilité de ne plus être obèse). La désésentialisation inscrit l’obèse dans une histoire qui lui ouvre un avenir différent. Si l’extension de la notion lévinassienne de visage fait ressortir “ l’étrangeté fondamentale ” du corps obèse, ce sont pourtant les outils de la phénoménologie, puisés chez Husserl, Heidegger et Merleau-Ponty qui, par le biais du concept de temporalité, permettent, la meilleure approche (philosophique aussi bien que médicale) de l’obésité. Témoignant de la fécondité de l’articulation médecine/philosophie, le livre de Jérôme Dargent, grâce au détour par la si contemporaine obésité, remplit de déterminations concrètes des concepts aussi vides et généraux que ceux de corps et de temps.
Du corps obèse comme objet philosophique.* Par Robert Redeker
Cet article est paru dans Le Monde (pages Le Monde des livres, le 9 septembre 2005)
* Jérôme Dargent, Le corps obèse, éditions Champ vallon, 2005, 266 pages, 24 €