AccueilPeu de réalités échappent autant au questionnement critique dans notre modernité que le stade. Le mythe sportif étouffe les intelligences. Auteur de nombreux ouvrages sur le sport et sa fonction sociopolitique, l’architecte et esthéticien Marc Perelman, avec son livre L’Ere des stades, comble cette lacune. Qu’est-ce qu’un stade ? Quelle est sa fonction ? Pourquoi des stades ? Les réponses à ces questions ne vont pas de soi. Contrairement aux apparences, la continuité ne s’impose pas entre les stades de l’Antiquité grecque et ceux de l’époque contemporaine. Le stade grec est apparu au sein d’enjeu sociaux et politiques bien différents des nôtres. La place symbolique du stade dans la vie collective d’alors n’anticipait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Le socle idéologique structurant les épreuves qui s’y déroulaient nous est bien étranger désormais. La véritable matrice des compétitions qui s’y donnaient à voir était la religion. Ainsi, sans nier les racines historiques, voir le stade comme un « invariant » serait excessif tout en constituant un obstacle à l’analyse. Le stade moderne ne se limite pas à son rôle de lieu pour le spectacle sportif. Certes, à travers le sport, la modernité y célèbre le culte normatif de son Moloch : la performance, la compétition à l’infini, la loi du plus fort. Elle y détruit les âmes singulières pour les remplacer par un muscle identique chez tous : le mental. Le stade est parfois employé comme lieu d’enfermement, comme prison, ou, ainsi qu’on le vit au moment du putsch de Pinochet au Chili, comme abattoir humain. De temps à autres, sa monumentalité abrite le cérémonial d’un culte au dictateur. D’autres fois il génère – sur le modèle des événements du Heysel en 1985 – une violence ravageuse après avoir désinhibé certains dispositifs psychiques civilisateurs, réveillant en l’homme l’animal de meute. Le titre « l’ère des stades » ne fait pas par hasard allusion à « l’ère des foules » de Gustave Le Bon (1895). Le stade moderne – bien que Pierre de Coubertin, aux idées aristocratiques, se méfiait des masses - est conçu pour modeler la foule. Le stade est en effet le lieu d’auto-épiphanie des foules et des masses à partir du XXème siècle – le lieu fait pour qu’elles s’apparaissent à elles-mêmes. Foules nazies, foules staliniennes, foules consuméristes chavirées par la « Ola » s’appréhendent elles-mêmes dans les stades dont on comprend du coup qu’ils sont bien plus qu’un simple objet sportif. Pour le dire avec Perelman, les stades sont le lieu par excellence de « la mondialisation des masses par le sport ». La fonction principale d’un stade se ramasse dans l’homogénéisation des foules. Avec les relais télévisuels, l’occupation en continu des médias par le sport, cette homogénéisation devient planétaire et ininterrompue. Parmi les pages les plus remarquables de ce livre se trouvent celles qui concernent la voix, analysant le stade comme bulle sonore. Selon l’auteur, « l’espace du stade est relatif à la voix de la masse ». Fusionnant les multiples voix des spectateurs en une seule voix, la voix de la masse, le stade engendre un « bloc sonore » autonome. La clameur y est vocifération. Elle se fait agressivité, par entraînement automatique : il s’agit pour elle de conquérir tout l’espace du stade, de le remplir, d’engloutir le stade sous sa puissance. Parallèlement, il s’agit de noyer la voix individuelle autant que la voix de l’Autre. La structuration stadiste des foules se continue jusqu’à la maison, abolissant l’intérieur bourgeois, par le moyen des écrans (télévision, internet). La vocifération qui engloutit l’architecture du stade engloutit alors également l’espace privatif des particuliers. Il se passe dans les salles-à-manger de nos congénères à peu près la même chose que ce qui se passe dans les stades de plein air, en ville. La télévision fait entrer le stade dans la maison, anéantissant la différence entre ces deux bâtiments. Le stade et la maison forment alors une entité unique déclassant les frontières entre l’intime et l’extérieur, le privé et le public. Plus : c’est aussi l’existence de l’homme comme être possédant une intériorité, autrement dit être se dirigeant depuis son intériorité suivant les voies de l’éthique, qui est détruite par cette dévoration de l’appartement par le stade. Le stade n’est pas qu’un édifice neutre, un monument isolé dans la ville : c’est un univers mental, idéologique et politique autant qu’une matrice de comportements humains. Une leçon accompagne ce livre sans équivalent ponctué par une iconographie remarquable : les stades sont dangereux. Ils sont décivilisateurs. Ils sont destructeurs d’humanité. Ils mutent chaque homme en une bête de meute, loup pour son propre frère : Homo homini lupus ! Autrement dit, pour Marc Perelman l’ère des stades n’est aucun autre temps qu’une ère barbare.
Ere des stades, ère barbare?* Par Robert Redeker.
Avertissement: cet article (mai 2010) est mon dernier dans le Tageblatt après 15 ans de collaboration à son supplément littéraire Bücher/Livres Je suis renvoyé de ce journal pour avoir écrit un cmpte-rendu favorable au livre de Taguieff "La Nouvelle propagande antijuive".
*Marc Perelman, L'Ere des Stades , Infolio éditions, 446 pages, 125 illustrations, 32€. Ce texte a été publié dans le Tageblatt en mai 2010.