AccueilMarcel Proust – qui a écrit de si admirables paragraphes sur les bonheurs de la lecture – n’a pas su lire le plus grand de tous les lecteurs, celui qui éleva la lecture à hauteur de la création littéraire, Charles Augustin Sainte-Beuve (1804-1869). Il y a de grands lecteurs tout comme il y a de grands écrivains (trouver un grand lecteur est encore plus rare que trouver un grand écrivain): avec Sainte-Beuve, le contact entre le lecteur et l’écrivain se noue sur les cimes, celles où le lecteur plane à la hauteur de l’écrivain. Dans la traîne de Proust, le XXème siècle n’aura connu de Sainte-Beuve que le nom et quelques citations tronquées, le rejetant dans l’enfer doré des grands méconnus (ceux dont le nom seul survit dans la gloire, leur œuvre étant oubliée). Pour nous tous, Sainte-Beuve n’était plus qu’un nom, poussière de nos années de lycée ou bien articulet dans le Petit Larousse ; après le l’étude magistrale, véritable monument destiné à devenir un incontournable de la réflexion littéraire, de Wolf Lepenies, attachée à sortir Sainte-Beuve du tombeau dans lequel Proust l’avait enfermé, ce nom aura retrouvé vie, il sera une signification. Lire Sainte-Beuve, lire avec lui, c’est-à-dire lire Sainte-Beuve lisant et écrivant au sujet de ses lectures - voilà la grand’route ici suivie par Wolf Lepenies. Il existe deux œuvres de première importance dans lesquelles il convient de plonger si l’on veut connaître en toute honnêteté (c’est-à-dire en contournant les jugements mal intentionnés de Proust, de Zola, et surtout de Nietzsche) Sainte-Beuve : Port-Royal, et Les Causeries du lundi (suivies par Les Nouveaux lundis). Elles forment le fil et la trame de ce maître-livre de Lepenies. Le travail sur Port-Royal, sans cesse repris, s’est étendu pendant une trentaine d’années, jusqu’aux derniers mois d’existence de son auteur, quand les Causeries…, ce titanesque labeur (Sainte-Beuve a parlé très tôt de « la littérature industrielle » et constaté la naissance des « ouvriers de la littérature ») de critique littéraire, furent publiés chaque début de semaine de 1849 à 1869. Ces articles du lundi font apparaître la manière dont Sainte-Beuve regarde et lit les écrivains, anciens ou modernes. On l’y découvre opposé à Tocqueville, à Balzac (avec une inimitié réciproque), fort éloigné d’Auguste Comte, proche de Flaubert et de Baudelaire au sujet duquel il porte des jugements nuancés. Flaubert d’ailleurs assista aux obsèques de Sainte-Beuve, qui ne s’opposa pas à la candidature de Baudelaire à l’Académie française. Le plus intéressant s’avère être sa relation avec Proudhon, « l’ami terrible » sur lequel il publia une saisissante étude. Selon Wolf Lepenies, « l’étude de Sainte-Beuve sur Proudhon est son ouvrage le plus personnel ». Chacun sait qu’il est également question, sur un mode très polémique, de Proudhon chez Marx. L’approche de Proudhon proposée par Sainte-Beuve se révèle plus empathique et mieux informée, résultat d’une longue et minutieuse enquête, que la rapide quoique brillante exécution marxienne ; s’il est question de Proudhon, la comparaison entre Sainte-Beuve et Marx, tourne à l’avantage du premier. Sainte-Beuve montre l’homme-Proudhon produit de son milieu, ce que Marx, s’en tenant à la dérision conceptuelle, omet de faire. L’enjeu est ici capital : Marx reproche à Proudhon « le sans-gêne par lequel il s’attaquait à des problèmes pour la solution desquels il manquait jusqu’aux premiers rudiments », et de fait Proudhon était un autodidacte, « un esprit brouillon » (Marx), quand Sainte-Beuve explique les maladresses de Proudhon par sa situation misérable, sa difficulté à travailler intellectuellement dans des conditions un tant soit peu confortables, ses conditions d’existence. Marx – qui, à l’inverse de Sainte-Beuve, n’aperçoit pas que le style contestable de Proudhon s’explique par sa biographie prolétarienne - se révèle face à Proudhon comme un critique bourgeois, tandis que Sainte-Beuve, pénétré par sa sympathie pour cet écrivain fier d’appartenir à la classe ouvrière (dont il ne partage pas la théorie lorsqu’elle en vient à géométriser le social et à s’engluer dans les chimères de la connaissance scientifique de la société), observe Proudhon en matérialiste et, paradoxalement, presque en marxien. Toute la grandeur, aujourd’hui méconnue, de Sainte-Beuve est présente dans son analyse de Proudhon. La véritable affaire de Sainte-Beuve, celle dans laquelle il rencontre tous les enjeux, aussi bien personnels qu’historico-politiques, subjectifs qu’objectifs, c’est, bien entendu, la singulière aventure, qui s’étala sur moins d’un siècle, de Port-Royal. Son Port Royal, – l’œuvre d’un homme dans lequel Charles Maurras a cru voir le saint Thomas du XIXème siècle - est à la fois une réflexion théologique, une théorie littéraire, une méditation étalée sur trente ans, Confessions d’un Augustin qui aurait lu Rousseau, un vaste roman comme la Comédie humaine de Balzac, une œuvre de moraliste et de « maître du soupçon » qui le rapproche de Baudelaire et de Nietzsche, une réussite de la méthode sainte-beuvienne de classification naturaliste des familles d’esprit – une œuvre multidimensionnelle qui fait revivre le XVIIème siècle en même temps qu’elle lui dit « adieu ». La réflexion sur Port Royal débouche sur une théorie de la vengeance : défait historiquement, le jansénisme – ce protestantisme au cœur du catholicisme, ce pessimisme anthropologique menaçant à jamais pour l’Etat et la Papauté, qui le comprirent rapidement -, aura sa vengeance intellectuelle en triomphant littérairement à travers Pascal et en imprimant dans la postérité sa famille d’esprit. De même Joseph De Maistre – adversaire acharné pourtant de tout ce qui porte trace de jansénisme, de Pascal en particulier – est tenu, à sa manière, pour un vengeur (mais, bien que sa doctrine et sa posture, sur lesquelles Cioran a écrit dans son Essai sur la pensée réactionnaire des pages inoubliables, aient de quoi fasciner, trop outrancier pour réussir). Cependant la vengeance (on doit considérer La Rochefoucauld et Chateaubriand comme des vengeurs aussi) doit s’achever à l’époque contemporaine, pacificatrice et civilisatrice, dans la critique littéraire instituée en tribunal : « tous les lundis, Sainte-Beuve statue sur un exemple,, et la critique est pour lui le moyen de rétablir la justice et l’équilibre dans l’histoire littéraire qui est pleine d’exagérations et de sous-estimations, de jugements erronés et d’acquittements fallacieux », rappelle Wolf Lepenies.
Sainte-Beuve s’est voulu « un naturaliste sur le vaste champ de l’esprit », mixte littéraire de Buffon et de Linné, ces deux opposés. Le 21octobre 1850 Sainte-Beuve propose à ses lecteurs une causerie du lundi intitulée « Qu’est-ce qu’un classique ? » Il est rarissime qu’un critique, un lecteur, devienne un classique : Roland Barthes est le seul à être de la trempe de Sainte-Beuve, dont la mémoire peut postuler à cette destinée. Le foisonnant ouvrage de Wolf Lepenies, étonnant dialogue avec Sainte-Beuve et ses lectures, est une intro-duction : à son tour, reprenant un geste plusieurs fois accompli par le héros de son livre, se hissant au statut de la critique comme tribunal des morts et des vivants, comme passeur et comme Charon bibliomane, il introduit un auteur dans une province particulière de l’esprit, celle des classiques. Avec Wolf Lepenies pour intercesseur, Charles Augustin Sainte-Beuve a rejoint Montaigne, La Rochefoucauld et Pascal, ces énigmes littéraires sur lesquelles sa méditation n’a cessée de s’exercer, dans la postérité des classiques. Par cette intro-duction dans les classiques, Lepenies accomplit une œuvre de vengeur et de justicier, dans le sillage du tribunal critique des Causeries du lundi, réparant l’injuste tort fait à Sainte-Beuve par Proust.
*Wolf Lepenies, Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2002, 519 pages, 25,90 euros.
Lepenies, Charon bibliomane de Sainte-Beuve.* Par Robert Redeker
Cet article est passé dans le supplément littéraire du Tageblatt en septembre 2002.