AccueilLa prochaine coupe du monde de football va encore fournir l’occasion de le constater : le sport est la matière première des médias de masse constitués par la télévision, la radio, la presse écrite. La lecture d’un quotidien stupéfierait un extraterrestre venu voyager chez nous par la place consacrée au sport – parfois la moitié du journal, sans compter la « une ». Il se dirait : la plupart de ces journaux sont des quotidiens sportifs, jusque dans leurs pages locales, qui abordent, accessoirement, d’autres sujets. Ce climat étouffant ne doit pas empêcher de poser la question : assiste-t-on à une occupation des médias par le sport, ou bien faut-il trouver une autre explication ? Tout enfant du grand sud-ouest de la France, de Béziers à Agen, de l’Aude aux Landes, pourra en témoigner : le rugby-spectacle servi aujourd’hui aux linéaires de la télévision, celui du Top 14 par exemple, n’a rien à voir avec le joli jeu et « noble game » qui portait ce nom, voici encore trois décennies. Le jeu des Cambérabéro. Le jeu des Boniface. Le jeu d’Albaladéjo. Devant ce nouveau spectacle rugbystique, le natif d’Ovalie tout en chantonnant « je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », pourrait déposer plainte pour usurpation d’identité. Ce jeu, en proie aux nécessités du télé-spectacle permanent, formaté par les coupes du monde et d’Europe d’organisation récente, spécialement mises en place pour la télévision, est une création des médias. Chroniqueur à Midi-Olympique, Xavier Lacarce le baptise : « l’hyperrrugby »*
L'hypersport, enfant des médias. Par Robert Redeker
Cet article est paru dans Médias au printemps 2010, n°24
*Xavier Lacarce, Vers l’hyperrugby?, éditions Le Bord de l’Eau, 2010, 20€. La place impériale prise par le sport dans les médias n’exprime pas une médiatisation du sport, d’entités et de pratiques qui existeraient antérieurement à leur entrée dans les médias et qui continueraient d’exister extérieurement à eux. Au lieu de la médiatisation nous rencontrons la fabrication, à partir d’une matière première qui leur est extérieure et antérieure, par les médias d’une réalité nouvelle, inexistante auparavant. Identifions le rugby, le football, le tennis, le cyclisme etc… proposés sur les écrans de télévision comme des produits usinés par ces médias au même titre que les séries télévisées ou les variétés. Le Tour de France donne à voir chaque été non le cyclisme, qui exista jadis, mais son meurtrier, l’hypercyclisme dont Lance Armstrong, l’hypercoureur, est le représentant le plus accompli. Appelons – sans nier notre dette envers Xavier Lacarce – hypersport le spectacle sortant en flux continu des usines médiatiques. Qu’est-ce, alors, que l’hypersport ? D’abord une instance à laquelle notre contemporain se branche. Il suffit d’appuyer sur son zappeur, de tourner le bouton de sa radio, pour que la perfusion, toujours disponible, fonctionne : des images et du son sportifs entrent alors dans la peau du consommateur, mettant en branle ses sens. Ensuite, un écheveau où se nouent publicité, spectacle, peopolisation et compétition. Ainsi, le Stade Français a réduit le match de rugby au statut d’élément d’un ensemble spectaculaire plus vaste, d’un show global kitsch hésitant entre les jeux du cirque romain et le Barnum Circus. Jadis, le sport promouvait ses champions (tel Michel Jazy); aujourd’hui, l’hypersport confectionne ses stars (tel Zinedine Zidane), vivant dans un monde parallèle au monde ordinaire, quasi virtuel, clonées à partir des stars du show-business et du cinéma. Enfin, l’hypersport diffuse une image de l’être humain fonctionnant sur le mode d’un impératif s’adressant à chacun. Le sport n’a pas envahi les médias. Au contraire, ceux-ci – en l’agrégeant à la publicité – ont fabriqué son substitut, qui vise à absorber en lui tous les aspects de l’existence humaine jusqu’à provoquer son basculement dans « l’ère du vide »: l’hypersport.