Le fond de la pensée de Cornélius Castoriadis - l’un des plus grands philosophes du XXème siècle - se livre dans l’ultime volume d’une série entamée voici vingt ans (« Les Carrefours du labyrinthe ») qui paraît deux ans après le décès de son auteur, « Figures du pensable ». Dans cet extraordinaire recueil d’articles et de conférences, les principaux thèmes de la pensée de Castoriadis (dont Edgar Morin n’hésita pas à écrire qu’il était « un Titan de la pensée ») sont abordés. A chaque page, le lecteur rencontre l’occasion de saisir la radicale originalité et l’implacable liberté de ce philosophe.
Fondamentalement politique, la philosophie de Castoriadis est une philosophie de l’imagination : l’imagination radicale (dont la théorie constitue le noyau philosophique de cette pensée) est ce qui différencie l’homme des autres animaux à tel point qu’il convient d’affirmer que « les êtres humains se définissent avant tout non par le fait qu’ils sont raisonnables, mais par le fait qu’ils sont pourvus d’une imagination radicale ». Cette imagination - défonctionnalisée par rapport à l’organique - est une inépuisable faculté de novation qui figure la vraie source de toutes les créations humaines, la racine de l’humain : sociétés, institutions, normes politiques et morales, philosophie, œuvres esthétiques. Elle engendre les « significations imaginaires sociales » qui tissent l’étoffe des différentes formes de civilisation. Autrement dit : l’imagination est la faculté politique.
Sans qu’il le dise jamais, Castoriadis rejoint le jeune Marx, celui qui se débattait avec Feuerbach, par ce postulat : l’homme est une création de l’homme; mais Castoriadis (nonobstant une différence majeure : pour lui cette création est œuvre de l’imagination alors que pour Marx elle l’était du travail) en tire de puissantes conséquences que Marx ne pouvait apercevoir. Aux yeux de Castoriadis, c’est Sophocle qui à l’inverse d’Eschyle (chez qui l’ anthropogonie est l’ouvrage de Prométhée), a été le premier à voir cette dimension de création de l’homme par lui même : il décrit son anthropogonie comme une autocréation. Par suite « le poète est ici plus radical que le très profond philosophe », Aristote ; en effet, tandis qu’ Aristote découvre tout ensemble que « l’homme est l’animal doué de raison » et « l’animal politique », Sophocle appréhende l’homme comme l’être qui s’est enseigné à lui même cette raisonnabilité et cette politicité. C’est dans la Grèce ancienne que, pour la première fois, les hommes se rendent compte de l’origine simplement humaine des grandes significations (imaginaires) qui structurent la vie sociale ; de cette découverte, véritable « rupture historique », jaillissent la politique (« la mise en question des institutions existantes et leur changement par une action collective délibérée ») ainsi que la philosophie (« la mise en question des représentations et des significations instituées et leur changement par l’activité réflexive de la pensée »).
Les sociétés hétéronomes sont celles, constituant l’immense majorité des sociétés humaines, dans lesquelles l’institution affirme qu’elle n’est pas œuvre humaine (mais divine, ou naturelle) et que nul ne la peut mettre en cause. L’hétéronomie sociale occulte par l’invention d’entités mythiques l’auto-institution des hommes et de la société. Les sociétés autonomes (la Grèce ancienne puis l’Europe post-médiévale) reconnaissent à l’inverse dans les normes, les lois et les institutions des créations humaines ; par suite celles-ci sont en débat permanent. L’institution première de la société est « le fait que chaque société se crée elle-même comme société en se donnant à chaque fois des significations spécifiques » destinées par leur imaginaire à animer les institutions secondes (telles la polis grecque ou l’entreprise capitaliste) qui confectionnent l’armature de la société. Emergence : les sociétés se créent elles-mêmes (un peuple peut se changer lui-même) comme l’homme se crée lui même, à partir de l’imagination radicale.
La démocratie - rare éclaircie dans l’histoire, qui n’a que peu à voir avec le régime oligarchique contemporain - est le seul régime correspondant à cette autonomie : les hommes, en toute conscience, y inventent leurs propres lois. La limitation n’est plus posée de l’extérieur, elle est le produit de l’activité délibérative des hommes : « la démocratie est le régime qui s’auto-institue explicitement de manière permanente ». Ainsi la marque la plus authentique de la démocratie est-elle l’auto-limitation (se fixer à soi-même ses propres limites), ce qui fait d’elle (mais c’est le corollaire de sa radicale liberté) le régime tragique par excellence (ce n’est pas un hasard si démocratie et tragédie ont existé ensemble à Athènes : « il n’y a pas, et il ne peut y avoir de tragédie là où une autorité ultime donne des réponses à toute question : dans le monde platonicien comme dans le monde chrétien »).
L’autonomie des sociétés européennes post-médiévales à composante démocratique est obscurcie par le développement du capitalisme. L’imaginaire institué par le capitalisme est celui de sa prétendue rationalité ; il est d’ailleurs le seul régime social de l’histoire à se légitimer par la rationalité, s’enivrant de la supposée supériorité de cette rationalité sur toutes les autres instances légitimantes. L’idéologie capitaliste depuis Ricardo dénie son historicité (en s’assimilant à la raison) ; or la rationalité, signification imaginaire sociale centrale du capitalisme, s’empare peu à peu (en partant de la production) de toutes les sphères de l’existence humaine, constituant ainsi une histoire. Le capitalisme se signale par une extrémisation de la rationalité : « la poussée vers l’extension illimitée de la maîtrise rationnelle ». De ce fanatisme de la rationalisation sort une mutation anthropologique : le capitalisme a placé en chacun la rage d’acquérir, transformant l’homme en homo oeconomicus, i.e. homo computans. Parmi les nombreux dégâts du capitalisme, il faut compter l’important appauvrissement de la vie humaine, de plus en plus réduite à des activités dénuées de sens.
Assurément, Cornélius Castoriadis trouve sa place dans la lignée des très grands penseurs politiques : Aristote, Rousseau et Marx. Son œuvre - probablement une de celles qui donnent le plus à penser - nous laisse devant la double énigme de la panne contemporaine de l’imagination créatrice et de l’inhibition persistante du désir de politique. Tout se passe aujourd’hui comme si l’imaginaire institué par le capitalisme - produire et acquérir des produits : la production et la consommation infinies devenues finalité de la vie humaine - avait réussi à stériliser l’imagination créatrice. L’homme du début du XXIème siècle trouvera-t-il les ressources pour s’émanciper du capitalisme et retrouver les chemins de l’autonomie ou bien continuera-t-il d’être englué dans ce « conformisme généralisé » qui caractérise nos temps de « privatisation de l’individu » ? Faculté politique, l’imagination va-t-elle se remettre en marche ?