Bergson a été le premier philosophe immensément célèbre. Entre 1910 et 1914 ses leçons au Collège de France constituaient un événement mondain dont la foule avait vent. Précisons : célèbre dans l’opinion, dans le public – l’opinion publique n’existant pas de leur temps, Voltaire et Rousseau n’étaient pas connus du peuple. Dans La Gloire de Bergson, François Azouvi ausculte cette célébrité. Il importe d’insister sur l’originalité de cette célébrité : elle n’est due qu’à l’oeuvre philosophique. Bergson n’a pas été un polygraphe : ni pièces de théâtre, ni scénarios de films, ni romans ne figurent dans sa bibliographie. Sa vie sans esclandres ni scandales, bourgeoise et sage, n’avait pas de quoi être mise en spectacle par les gazettes. La célébrité d’Alain – qui n’appréciait guère Bergson – au-delà du cercle scolaire s’enracinait dans une activité de journaliste. Bergson au contraire ne se risqua jamais au journalisme. Il régna d’un magistère purement philosophique. Henri Bergson (né en 1859) entra dans la carrière philosophique par un coup de tonnerre, Essai sur les Données immédiates de la conscience (1889). Le paysage philosophique en fut chamboulé. En affirmant qu’une expérience de l’absolu est possible par le biais d’une forme de retour sur soi, il sape le kantisme et le scientisme alors dominants. Le livre suivant, Matière et Mémoire (1896) le confirme : ce penseur rend vie au Phénix philosophique : la métaphysique, réputée morte et enterrée. Malgré les fortes réticences de la communauté philosophique, soupçonnant un antirationalisme, l’œuvre de Bergson rencontre son époque, passant alors pour “ la philosophie d’aujourd’hui ”, donnant leur impulsion décisive à de nombreux esprits, tels Péguy, Maritain ou Sorel. Le phénomène Bergson réfute Hegel : ce n’est pas à la tombée de la nuit que la chouette de Minerve prend son envol, mais en plein jour. Autour de 1900 l’esprit du temps est celui du vague à l’âme, de la culture du flou, de l’impression et de l’impressionnisme. La poésie symboliste se déploie – contre le Parnasse de la génération précédente – dans ce climat. Azouvi met en exergue l’équivalence entre les idées de Mallarmé et celles de Bergson. Tous deux croient en la capacité pour le sujet d’accéder à une réalité inexprimable par le langage - l’intuition chez Bergson découvrant sa parenté avec l’incantation chez Mallarmé. Les esthétiques de l’époque et la philosophie de Bergson convergent. Bergson le professe : la mobilité profonde des choses et des êtres, insaisissable mais accessible par l’intuition, est leur vérité. L’impressionnisme ne pense pas autre chose : pour Monet, la peinture doit peindre le paysage “ sous les rapports fugitifs que les accidents de l’atmosphère lui donnent ”. Comment lui vient-elle, la célébrité ? Par des disciples, comme Edouard Le Roy et Charles Péguy. Ils permettent le débordement d’idées, d’images, de concepts, de métaphores, propres aux livres de Bergson, dans d’autres champs de la vie culturelle. Des harmoniques apparaissent entre l’époque et l’œuvre. Les néosymbolistes, les futuristes, les cubistes, relaient, dans ce travail d’extension maximale du bergsonisme, les disciples plus proches. L’Eglise voit dans Bergson une des sources du modernisme, ce qui vaudra aux ouvrages du philosophe la mise à l’index. Pourtant, un axe catholique - Le Roy indexant cette philosophie comme “ un positivisme spiritualiste ” - où se croisent Péguy, Massis, Jammes, et, provisoirement, Maritain - concourra puissamment à la dissémination de la pensée de Bergson. La proximité avec Pascal, l’anticartésianisme, l’anti-intellectualisme, le mysticisme latent, l’exaltation de la vie que certains décèlent chez Bergson, alimentant leur enthousiasme, en glacent d’autres, qui eux aussi croient trouver ces tendances chez le futur Prix Nobel de littérature (1927). Mais, finalement, ce Bergson immensément célèbre, plaque tournante de la vie de l’esprit jusqu’en 1914, donnait lieu à des interprétations bien différentes, souvent opposées. Catholiques et anarchistes se disputaient ce philosophe. Intuitif, Barrès lui-même, le Prince de la jeunesse, à la différence du sec et analytique Maurras, ne reste pas indifférent devant la prose de Bergson! La récupération de cette philosophie quadrille le champ intellectuel et politique : il y a en ces années folles, un Bergson de droite, un Bergson de gauche, un Bergson antimoderne, un Bergson moderne. Des partisans de Jules Bonnot se l’approprient ! L’histoire et la sociologie de Péguy sont des applications libres du bergsonisme. Le concept de mythe, tel que Sorel le construit, est une transposition en politique de l’intuition, telle qu’elle se présente dans la métaphysique bergsonienne. Les rétifs eux-mêmes, parfois virulents, sont contraints de se prononcer : Maritain, Benda, Jaurès, Maurras. En Bergson s’incarne le Zeitgeist du premier avant-guerre. Après guerre, même si la production philosophique de Bergson demeurera importante, donnant le jour à des livres de premier plan, destinés à trôner parmi les classiques sempiternels, la célébrité laissera place à l’accumulation accablante des honneurs. Respecté, Bergson passera de mode. Son étoile s’effacera. On oubliera qu’il a libéré les esprits. Qu’il a rendu sa dignité philosophique à la spiritualité. On oubliera que l’avant-garde a pu se nourrir de ses idées. On sait que, dans les années 1930, Jacques et Raïssa Maritain joueront, depuis Meudon, le rôle de phare, de boussole qui fut, un temps, celui de Bergson. Nizan, Georges Friedmann, Politzer lui mèneront une guerre sans merci. Aux yeux de Nizan, Bergson est “ avec les bourgeois contre les hommes ”. Le moment du décalage à droite du bergsonisme arriva. Des bergsoniens de toujours, comme Gillouin et Chevalier, deviennent de proches collaborateurs de Pétain. Marinetti, qui promut Bergson en Italie dans les années 1910, se fait triste aède : “ Je chante héros et machines de la guerre mussolinienne ”. Brasillach et Rebatet font de Bergson est leur “ bon Juif ”. C’est que certaines directions de sa philosophie, des thèmes et des métaphores, ne protégeaient pas ses lecteurs contre les tentations qui précipitèrent l’Europe dans la barbarie. Il faut diagnostiquer dans cette haute philosophie, emplie de grandeur d’âme, une véritable vulnérabilité politique traduisant toute l’ambiguïté de “la gloire de Bergson ”. D’après Azouvi, le bergsonisme n’a pas survécu. Il importe de nuancer cette autopsie. La pensée philosophique de Vladimir Jankélévitch est restée expressément fidèle à Bergson. D’autre part, la philosophie de Gilles Deleuze – à travers ses écrits sur le cinéma, ses réflexions sur le temps, sa conception dans Mille Plateaux des “ plans d’immanence ”, etc...- est la grande philosophie de part en part bergsonienne de la fin du XXème siècle. On peut même aller jusqu’à comparer l’influence de Deleuze sur les arts avec celle de Bergson en son temps. Malgré l’oubli de Deleuze, le superbe ouvrage d’Azouvi réussit à ressusciter tout un peuple de concepts, de thèmes et de personnages en nous conduisant vers la question “ Qu’est-ce qu’un philosophe célèbre ? ”.
Cet article est paru dans le Tagebaltt en mai 2007.
La gloire ambiguë de Bergson. Par Robert Redeker
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