AccueilIl y avait déjà la Coupe du monde de football, le Tour de France cycliste, les jeux olympiques, les championnats du monde d'athlétisme et de natation. Événement obèse s'ajoutant à tous les autres événements sportifs surmédiatisés, mobilisant sur deux mois '(automne 2011) nos chaînes de télévision, la Coupe du Monde de rugby est venue s'imposer dans cette liste. Aujourd'hui (janvier 2012), le rallye Paris-Dakar a redémarré. Devant un pareil déferlement, une overdose qui devrait susciter la nausée, tout citoyen se pose nécessairement la question suivante : à quoi sert le sport à la télévision ? La fonction calendrière, l’office magistral d’institution du calendrier, s’est accolée des millénaires durant à une double légitimité : religieuse et politique. Le couple sport-télévision se l’approprie. Les religions et la politique dans ce qu'elles avaient de plus profond - rythmer la vie humaine - sont destituées de cette fonction par l'hyper-médiatisation du sport. La périodisation électorale elle-même est présentée sur le modèle sportif, commentée comme une compétition. De fait, en devenant spectacle, en étant phagocytée par les écrans de télévision, la politique est devenue un sous-produit du sport. Ainsi, par le geste d’institution d’un calendrier planétaire, geste traditionnellement théologico-politique par éminence, geste régalien, le sport se substitue aux religions et à la politique, prenant les teintes parodiques d’une néo-religion mondiale, tout en annulant la politique. Allons plus loin : le sport instaure un calendrier terminal, tout à la fois répétitif et vide (à l’opposé de la circularité des calendriers dans les sociétés traditionnelles dont l’office était de faire tourner le sens) comme si, à la fin des temps historiques (le cycle s’oppose à l’histoire), l’humanité en revenait au calendrier cyclique des premiers âges, mais après l’avoir soigneusement vidangé de tout sens et de tout contenu. Le calendrier sportif recourbe le temps : de la flèche il fait un cercle, matrice de la répétition. Les calendriers cycliques des sociétés sans histoire étaient tous, sans exception, une sorte de régulière roue cosmique du sens, tandis que le répétitif calendrier sportif tourne indéfiniment à vide, sans rien amener, assurant le retour inlassable de l’identique. Le temps sportif n’est pas celui de la création (rien n’est créé, les performances s’améliorent, c’est tout). Il est le temps du morne retour monotone de l’identique. Il emprisonne chacun dans ce cercle, il y absorbe chacun d’entre nous ; il faudrait se situer hors-la-vie, se faire anachorète ou bien stylite, pour espérer échapper à l’emprise du temps sportif. Les prochains télé-spectacles sportifs - Jeux Olympiques de Londres, Euro 2012 de football, un autre Tour de France, Paris-Dakar, le championnat du Monde de handball, ainsi à l’infini... - ne méritent pas le nom d'événements, bien qu'ils seront présentés comme tels. En effet : l’actualité sportive ne fonctionne que sur le mode du déjà vu. En effet, tous ces pseudos événements futurs se sont déjà déroulés : les prochaines Coupes du Monde de football et les prochains Jeux Olympiques seront semblables aux précédents (il s’y passera exactement la même chose, c’est à dire rien). On a déjà vu cent fois le prochain Paris-Roubaix, comme on a déjà entendu cent fois les commentaires journalistiques qui le concluront. Les prochains événements sportifs n’apporteront rien de nouveau. Le calendrier sportif ferme l’avenir. Il se boucle sur lui-même, ne se nourrissant que de son propre néant. Dans le sport tout avenir est un passé, tout futur est un hier – c’est, en dernière instance, au sport que sied le mieux le pessimiste cri de ralliement des punks, no future. S’il y a dans le sport (modélisant une tendance historique dont les traits ont été cernés par Pierre-André Taguieff), un “ effacement de l’avenir ”), on rencontre également en lui, du fait de l’imposition de ce calendrier tout à la fois cyclique et vide, un effacement du passé. L'effet de l'overdose de sport télévisé apparaît : ce n'est plus la religion qui impose son temps aux hommes, ni la politique, ni la culture, mais, par le biais du matraquage télévisé, le sport qui devient du coup le nouveau maître du temps.
Overdose de sport à la télévision? Par Robert Redeker
Cet article a été publié dans La Libre Belgique, le 3 janvier 2012.