AccueilPar le singulier miracle de la fête de Noël, les enfants juifs et les enfants musulmans, tout autant que les enfants chrétiens et les enfants aux parents athées, attendent de recevoir des cadeaux. Quel est donc le trésor que recèle cette fête, d’origine et d’essence religieuse, capable d’un pareil prodige et figurant parmi les rares symboles unissant l’humanité ? Noël est une fête chrétienne n’appartenant pas qu’aux chrétiens. On doit même remarquer que le sens chrétien, proprement croyant, de cette fête, s’est dissout, dilué dans l’humanité comme une solution homéopathique. Loin de conduire à une perte de substance, cet affaiblissement de son contenu strictement religieux a permis l’universalisation de son contenu le plus profond. Lorsque, dépassant la communauté des croyants, une fête, d’origine religieuse, se voit inscrite au calendrier commun, sous une forme de jour férié autour duquel tout un peuple fait corps, elle acquiert de surcroît le statut de fête civique. Sans fêtes civiques ne subsistent ni peuples ni nations – les fêtes sont des jours où cette entité abstraite qu’est une nation se donne un corps collectif, des jours d’incarnation. D’où la puissance d’un 14 juillet, d’un 1er mai et d’un 25 décembre – ces trois dates marquant les trois aspects de l’histoire de France : la République, la lutte des classes laborieuses pour la reconnaissance, et le christianisme. Ces trois grandes dates résument l’histoire de France (chacune offrant une fenêtre ouverte sur le passé du pays) autant qu’elles actualisent ce passé, permettant de le revivre l’espace d’une journée, sur un mode dédramatisé. Noël n’est pas seulement un moment de culte religieux, réservé aux croyants chrétiens, mais un moment de création d’unanimité. Ce passage fait perdre à la fête religieuse son caractère confessionnel – ou plutôt, son caractère confessionnel devient annexe, résidu historique de ses origines. Une fête est intimement liée au passé historique d’une nation : elle rappelle, en une journée, toute une histoire. Le mythe chrétien fut, tout au long de la royauté, le ciment qui construisit la France en unifiant son peuple. Par suite, le 25 décembre et le 14 juillet sont des fêtes se répondant l’une l’autre, n’entrant plus en opposition – réconciliées, les deux dates figurent des fêtes de l’unité. Néanmoins, elles ne se contentent pas de leurs statuts de fêtes civiques, elles dépassent les frontières, diffusant un message universel; s’adressant à tous les hommes, ces deux fêtes dessinent les deux versants, chrétien et athée, de la dignité infinie de chaque humain : sa divinité comme image de Dieu (Noël) et son intouchabilité comme sujet des droits des l’homme (14 juillet). Ainsi, la fête de Noël, au lieu de refermer la communauté chrétienne sur elle-même, comme le font la plupart de fêtes religieuses, dans un processus de réassurance identitaire, prend, tout comme le 14 juillet, le risque de la perte d’identité pour, au travers de son universalisme, s’élargir aux dimensions de l’humanité. Longtemps Pâques resta plus importante réjouissance que Noël. Il est vrai que le matin pascal apporte une nouvelle inouïe : le tombeau est derrière nous, la pierre et la cendre redeviennent chair de même que le souvenir redevient âme. Pâques domina, tout le temps que la sensibilité demeura masculine et guerrière. Le Christ en croix, à l’âge adulte, s’obstina des siècles durant comme la seule représentation de Jésus, avant le surgissement, sur la scène artistique et historique, traduisant une évolution de la civilisation, de l’enfant et de sa mère, Marie. Le lien «Jésus-Marie » vint supplanter le lien « Jésus-Yaweh ». Dès ce moment, le christianisme découvrit son essence, longtemps invisible: il est religion de l’enfance (Jésus, petit) et religion de la féminité (Marie). Les aspects jusque là cachés de Dieu prirent de plus en plus de place : Dieu féminisé, la femme, Dieu puérilisé, l’enfant. Le glissement de la primauté du dimanche de Pâques vers la nuit de Noël signifie aussi ceci : originellement centré sur la résurrection de l’adulte, la festivité chrétienne s’est peu à peu focalisée sur la naissance de l’enfant, sacralisant cet instant. Noël est une fête civilisatrice, affinant une sensibilité orientée vers le monde réel, développant l’attention aux êtres plus faibles, alors que Pâques, dans sa grandeur même, demeure orientée vers l’au-delà hypothétique. Le symbole de Noël – la nativité – marque aussi bien l’intégration progressive des femmes et des enfants à la civilisation qu’une sensibilité accrue à toutes les formes d’humanité. Si la fête de Pâques signalait l’ouverture de la saison de la guerre - comme un poème de Bertrand de Born nous le remémore-, la fête de Noël, du fait même de la place qu’y occupent l’enfant et la femme, appelle l’horizon de la paix planétaire. Souvent les fêtes religieuses et civiques exaltent des vertus plutôt martiales, axées sur l’affirmation conquérante, des vertus acharnées à tracer un dedans et un dehors, des vertus de fil de fer barbelés. Noël accomplit exactement le contraire : les vertus fêtées à cette occasion sont humanisantes et civilisatrices, nous demandant de nous hisser à hauteur d’humanité. Plus : par l’effet de la symbolique de l’enfant-Jésus et de la femme-Marie, les vertus que Noël nous rappelle adoucissent l’humanité. Ces vertus de Noël ne se contentent pas de réserver la douceur à une communauté restreinte, elles l’offrent à toute l’humanité. Dans l’ordinaire anthropologique, une fête religieuse communautaire est un événement qui enferme, soudant la communauté tout en organisation la conformité de l’identité de chacun avec les canons imposés par le groupe. Une telle fête se révèle exclusiviste – excluant ceux qui n’appartiennent pas à la communauté, repoussant l’Autre aussi bien que le différent. A l’inverse de toutes les autres fêtes religieuses, Noël ne se définit par aucune exclusion : elle intègre toutes les communautés et toutes les formes d’humanité pour dessiner le visage de l’homme. Alors que toutes les fêtes religieuses sont d’enfermement, Noël seule est d’universalisation : tous les hommes ont le droit d’entrer dans l’événement que Noël fête, tous en font, par principe, partie. Où est le vrai génie de Noël ? Dans sa patience : cette fête a pris le truchement de l’enfant et de la femme, divinisés, pour introduire peu à peu la douceur comme vertu dans le monde. Dans son essence : cette fête réussit le prodige d’affirmer conjointement la valeur sacrée de chaque être humain et l’unité de l’humanité, réconciliable. Dans son effet : le symbole de cette fête libère aussi bien chaque homme que toute l’humanité des prisons communautaristes. L’authentique miracle livre alors sa formule : le 25 décembre est cette date de l’année parvenant à accomplir planétairement, pour quelques heures, l’alchimie humanisante d’une unanimité décommunautarisée.
Cet article est paru dans La Dépêche du Midi le 21 décembre 2003.
Le vrai miracle de Noël: l'humanité sans communautarismes. Par Robert Redeker