La bicy­clette permet de convertir le désespoir en sérénité, elle permet de scruter la laideur de la condition humaine parce qu'elle la transfigure en tendresse, elle permet de contempler la beauté mor­tuaire de la nature, où le mort et le vif ne cessent de s'entredévorer. Ni roman, ni récit, “Échapée” est une chroni­que vagabonde exprimée dans une langue magnifi­que de rigueur, de simpli­cité et de précision sur le monde, les hommes, les vil­lages avec leurs foires et leurs cafés où parfois l'on s'arrête, les montagnes, les forêts, les bêtes, les héris­sons écrasés devenus bo­gues de châtaignes, le temps qu'il fait, vus depuis une bicyclette. Le lien entre la pratique de la bicyclette et l'art d'écrire se révèle très intime. En effet, les pages de ce livre sont le suaire où vient s'imprimer l'authenti­cité de l'expérience de l'au­teur. Chaque ligne de cet ouvrage est comme chaque coup de pédale sur les rou­tes qui longent la vie, qui longent la mort, chaque li­gne est à la fois une ligne de mort et une ligne de vie.

Le livre four- mille de rencontres, le plus souvent silencieuses, avec des personnes échappées de la vie ordinaire. Le rap­prochement entre la vie cy­cliste et la vie érémitique ne cesse tout au long des pages d'être suggéré. Arc-bouté sur sa ma­chine, muré dans le silence, son corps seul avec son corps, sa pensée seule avec sa pensée, le cycliste est tout à la fois plus au-dehors et plus au-dedans du mon­de que les autres humains. Glissant à travers la nature, les villages, les villes, Agnès Dargent fait, centaines de kilomètres après centaines de kilomètres, l'expérience d'une transmutation de son regard sur le monde comme si la bicyclette était le creu­set d'un alchimiste : tout se passe comme si, pour l'au­teur, la vie avec ses drames innombrables n'était ac- ceptable que parce que la pédalée ininterrompue per­mettait d'en supporter la cruelle innocence. Les om­bres qui habitent l'imagina­tion, morts d'hier ou d'avant-hier, souvenirs en­terrés, reprennent vie. Gra­ve et innocente, comme la vie, telle est devenue, à for­ce de faire du vélo, l'âme d'Agnès Dargent.
Enfourcher un vélo pour parcourir des centaines de kilomètres, à longueur d'année, à longueur de vie, incite à penser. Le livre d'Agnès Dargent - une sorte de récit méditatif produit à la faveur de la pédalée obstinée - prend une place toute singulière dans la galerie fournie des ouvrages issus des noces fécondes de la littérature et du cyclisme. L'auteur ne pratique pas la compétition cycliste, elle ne se penche pas sur l'histoire des grandes courses, elle ne collectionne pas la mémoire de ses exploits, non, elle vit quotidiennement une singulière ascèse vé-locipédique dont les fruits existentiels (la modification de sa sensibilité, l'approfon­dissement de son regard sur les choses et les êtres) et littéraires sont étonnants. “Échap­pée” est à la fois le titre du livre et le nom de baptême de cette drôle de vie, comparée par Agnès Dargent à celle d'Angèle de Foligno qui implora Dieu de lui accorder la mort de son mari et de ses enfants pour pouvoir “s'échapper” de toutes les attaches et ré­pondre à un étrange appel.
Agnès DARGENT Échappée Editions du Cheyne, 160 pages 16,50 €
Agnes Darqent, échappée solitaire. Par Robert Redeker
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