Ces mémoires ne sont en rien des mémoires ordinaires. Ils s’installent dans la mémoire de leur lecteur, viennent se mêler à sa consistance, l’habiter. Le lecteur, la lectrice, vivent avec ce livre, il vient participer à leur vie intérieure. Il ne la quittera plus, à la semblance de ce qui advient avec Shoah. En fait, « Le lièvre de Patagonie » se révèle vite pour ce qu’il est : un sommet de la littérature qui ne dépare pas à côté des œuvres de Sartre et de Simone de Beauvoir, qui vient se placer au même niveau, mais à sa façon, sur son mode propre. « Sommet », le vocable convient avec le contenu de ce livre, Lanzmann contant ses courses en montagne, ses expériences d’alpinisme, sa connaissance pointue de ce sport et sa passion pour sa pratique. Tout le début du livre, sur la décapitation, les exécutions et la peine de mort, toute la description du Berlin d’après-guerre, toute la relation de son voyage en Algérie pendant la guerre de libération de ce pays, celle du procès du curé d’Uruffe, ou encore, véritable roman vrai, étincelant, poignant et haletant, installé en plein centre de ces mémoires, l’aventure amoureuse avec Kim la coréenne, s’érigent en sommets qui seront étudiés dans les lycées et les universités à l’instar de passages canoniques des Mémoires d’Outre-Tombe de Chateaubriand. « Canonique », chacun le sait, signifie « règle » et au fond « modèle ». Un modèle est un creuset. De nombreux jeunes gens, de nombreuses jeunes filles apprennent à écrire, à devenir écrivains, en lisant, en mimant, en se répétant à haute voix les passages « canoniques » de l’ouvrage de Chateaubriand. Il en ira de même avec de nombreux passages du livre de Lanzmann. Ils seront canoniques de cette manière-là. L’admiration est la première des passions, a dit Descartes. Elle est la passion dans laquelle naissent les écrivains. Dans le creuset du Lièvre de Patagonie se formeront à n’en pas douter quelques écrivains français du futur. Ce livre peut être appréhendé comme une monade de Leibniz – philosophe dont Lanzmann enseigna les idées à l’université de Berlin juste après guerre, et à qui il avoue vouer une admiration très méritée. Unique, singulière, « sans portes ni fenêtres », la monade est tapissée en son intérieur de miroirs en lesquels se reflètent l’infini du monde, quand il s’agit de monades ordinaires, et, quand cette monade est l’homme, l’infini de Dieu. Le lièvre de Patagonie est un objet fermé, fini, replié sur soi tout comme la monade. Mais, dès qu’on l’ouvre, à chaque page, absolument chaque page, l’infini du monde, et (osons cette formule paradoxale, quoique très vraie), l’infini du siècle, l’infini inépuisable du siècle, viennent faire luire leurs innombrables reflets dans les mots, les phrases, le verbe de Lanzmann. Infini du siècle : la Résistance, les voyages en Israël, la préparation des films, Pourquoi Israël, Tsahal et surtout Shoah. Infini du monde, et de Dieu : les portraits humains, Sartre, Beauvoir, Cau, Alquié, Deleuze, Fanon, bref mille portraits de milles hommes et femmes illustres ou inconnus traversant le livre, et les portraits d’une immense et belle générosité, marquant la sensibilité du lecteur d’un sceau indélébile, comme ceux de Filip Müller et d’Abraham Bomba, ou également comme celui du cardinal Lustiger. Le lièvre de Patagonie est un animal aussi mythique dans l’imaginaire de Lanzmann que la Licorne dans l’imaginaire médiéval. Fabuleux, ou plutôt que l’écrivain Lanzmann hisse à la hauteur du fabuleux, cet animal existe pourtant bel et bien, Lanzmann l’a rencontré au volant de sa voiture sur les routes du continent sud-américain. Il le dit, sans que ce soit une simple boutade : c’est en lièvre qu’il aimerait se réincarner s’il croyait en la métempsycose. Cet animal est certes l’image du temps qui ne cesse jamais de ne pas passer. Mais il est surtout – par la fabulation que lui applique Lanzmann et par les mystérieux pouvoirs de certains animaux – le blason de ce que l’auteur appelle à plusieurs reprises « l’estrangement », ce mouvement, cette faculté, cette discipline de l’âme, qui ont permis à Lanzmann aussi bien d’écrire ce livre que de vivre en devenant l’homme-siècle.
Lanzmann, l'homme-siècle. Par Robert Redeker
Un jour, on parlera sans doute du « siècle de Lanzmann » tout comme on parle du « siècle de Voltaire » bien que les dates de la biographie de l’auteur de Shoah ne soient pas tout à fait calées sur les chiffres ronds du calendrier. « Siècle de Lanzmann » : il a nommé pour toujours le crime dont on ne savait pas qu’il fût possible, que l’on ne pouvait pas même imaginer avant qu’il fût commis, l’extermination des Juifs d’Europe, la Shoah. Le XXème siècle fut le siècle de la Shoah. Les historiens le répèteront jusqu’à la fin des temps, ce qui est une façon de dire qu’il fut le siècle de Lanzmann. Mais il l’est aussi à un autre titre. Les mémoires – non pas rassemblés mais composés sous le titre aussi beau qu’inoubliable, Lanzmann ayant toujours eu le génie des titres, « Le lièvre de Patagonie » - permettent de saisir Lanzmann comme l’homme-siècle, exactement au même titre qu’Hugo le fut, et le reste: l’homme qui porta, qui porte toujours, le siècle en lui autant que l’homme en qui le siècle ne cessa de battre, comme un cœur, avec amour, avec fougue, avec désespoir, avec passion. Il faut, pour comprendre comment Lanzmann est l’homme-siècle prendre le mot « siècle » en son sens le plus haut, celui qu’il prend sous la plume de Bossuet. Dès lors s’éclaire la superbe formule de Lanzmann : « le temps n’a jamais cessé de ne pas passer ».
Cette chronique a été lue surRadio Kol Aviv (Toulouse) le12 mars 2009.
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