AccueilC ertes, la critique du sport mérite d’être conduite avec rigueur. Mais le déchaînement contre une star sportive telle que Richard Gasquet – les mêmes remarques s’appliquent au cas Tom Boonen - relève d’un autre registre : le sacrifice. Et d’une autre logique : la logique sacrificielle. Ce sportif, vers qui devrait aller la sympathie et la compassion, est sacrifié par la société suivant un schème traditionnel : le bouc-émissaire. Comment expliquer ce lynchage collectif, par médias interposés, d’un jeune homme que l’on a empêché depuis son enfance d’être un homme comme les autres, en décidant pour lui que sa vie serait celle, hors-humanité, hors-réalité, d’un champion ? Dans les Evangiles, au dimanche des Rameaux, où Jésus est fêté, succède le vendredi de la mise à mort, souhaitée par ceux-là même, la foule populaire, qui l’ont acclamé quelques jours auparavant. Ce double épisode traduit l’intégration dans le christianisme de la pratique païenne du sacrifice. L’équivalent s’en rencontre partout sur la planète, y compris dans le culte de Dionysos. Cette pratique constitue l’archaïque essence du religieux. La foule doit porter au pinacle un individu, paré de toutes les vertus, adoré comme une idole, puis concentrer sa haine sur lui, le déchirer, le lyncher, le mettre à mort. Dans tous les groupes humains, ce processus se répète inlassablement depuis la nuit des temps. Ainsi le veut la logique sacrificielle, fondatrice du lien social : qui a été célébré sera lapidé. N’est-ce pas ce qui arrive à Gasquet et à Boonen ? Rien ‘est plus injuste que l’exigence de pureté imposée aux sportifs. Toute la société favorise le dopage, dans tous les domaines, pour augmenter les performances en sacrifiant les humains. La publicité vante les produits permettant d’effacer les traces de l’âge, voire de tricher avec elles. Quant à la drogue, elle est un faux-ami et véritable croque-mort qui n’existe que pour rendre supportable ce qui par nature ne l’est pas, la consécration de l’existence du sportif à la performance et au résultat. Le parallèle est frappant : le prêtre catholique, à la différence de tous les autres hommes, se doit à la chasteté, forme fantasmatique et dangereuse de la pureté, quand le sportif se doit, au contraire de chacun d’entre nous, à la pureté de corps. Rien, également, n’est plus exorbitant que cette pureté sportive il est demandé aux sportifs de produire le spectacle de l’impossible, de la performance-limite, en se passant de ce que toute la société promeut à chaque instant dans tous les domaines, le dopage. Dans quel climat l’affaire Gasquet se produit-elle ? Celui du culte de la performance et de la barbare « culture du résultat ». L’époque starise les sportifs dans la mesure où ils doivent être des exemples vivants de cette « culture de la performance ». Pourtant, on sait à quel point ce fanatisme de la performance et du résultat est destructeur autant pour l’équilibre psychologique des individus que pour la sérénité des relations sociales. Fétiches modernes, culte de la performance et culture du résultat atomisent l’humanité en une foule solitaire tout en dressant les hommes les uns contre les autres. Le sport est chargé par la société d’être le catéchisme en images de cette culture du résultat, les sportifs sont chargés d’en être les héros, demi-dieux d’un néo-paganisme contemporain. Celui qui redevient humain – qui craque, se lézarde, retombe sur le plancher des vaches – est exposé en proie à la lapidation publique. La triste chasse collective dont Richard Gasquet fait l’objet l’illustre : le religieux, dans sa forme la plus primitive, celle qui soude les groupes humains dans le rejet d’une victime sacrificielle, tisse encore la trame de notre existence collective. Elle s’appuie sur le mythe de la pureté –« la pureté dangereuse », selon la formule de Bernard-Henri Lévy. Notre société est redevenue païenne, avec ses nouveaux dieux, la performance et le résultat, auxquels il faut, comme aux temps primitifs, sacrifier sans merci des victimes expiatoires. Il importe de puiser dans la raison la force pour résister à cette rebarbarisation, le lynchage collectif devenu lynchage médiatique, la logique sacrificielle, parallèle à la barbarie décivilisatrice du fanatisme de la performance et du résultat.
Richard Gasquet, la pureté dangereuse et la lapidation archaïque. Par Robert Redeker
Cet article a été publié dans La Dépêche du Midi le 18 mai 2009.