AccueilCet article a été publié dans Le Monde (supplément livres) le 25 janvier 2002.
Taguieff, avertisseur d'incendie. Par Robert Redeker
Un constat sert d’amorce au dernier livre de Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie : l’expansion planétaire d’une déferlante judéophobe de type nouveau, n’épargnant nullement la France. Le concept de judéophobie s’avère intéressant : ce virulent phénomène se distingue aussi bien de l’antisémitisme moderne, que du traditionnel et bimillénaire antijudaïsme chrétien, tout en trahissant des traits communs avec eux, ses ancêtres. “ Judéophobie ” : ce terme peu usité permet de saisir que cette attitude relaie une longue histoire de haine tout en constituant simultanément un phénomène inédit. Dans quel contexte politique et idéologique cette nouvelle judéophobie se déploie-t-elle? On la rencontre aussi bien dans une large frange des militants pro-palestiniens que dans “ la mouvance néo-chrétienne humanitaire ”, dans une bonne fraction des “ nouveaux anti-impérialistes ” et autres néo-antimondialistes, chez des “ anarcho-trotskistes ”, chez des demi-soldes de feu le communisme qui substituent dans leur imaginaire le palestinien au prolétaire, et chez des “ pacifistes ”. Le conflit israélo-palestinien et la mondialisation de l’Islam favorisent le recyclage de très anciens fantasmes. Dans ce contexte resurgissent, peu déguisés : l’idée conspirationniste d’un complot juif mondial (sous l’accusation d’impérialisme américano-israélien, ou d’impérialisme sioniste), l’amalgame entre le Juif et la finance (en coagulant l’Amérique, Israël et le capitalisme “ mondialisateur ”), l’accusation de crimes contre les enfants (dynamisée par la mise en scène de la mort du “ petit Mohamed ” et de la répression de la seconde Intifada), le cliché de la perfidie (suggérer que les victimes sont devenues des “ bourreaux ”) et le fantasme du maillage médiatique pro-sioniste (Drumont et sa “ France juive ” n’est pas loin, sauf que, relookée, sa rhétorique est passé à gauche). L’axe de rotation autorisant cette banalisation de la judéophobie en la relatéralisant à gauche se situe dans la transformation progressive d’Israël et du sionisme en repoussoirs absolus. Les voilà démonisés – satanisés, même des forces de gauche en France, sombrant dans la pensée magique – à tel point que le mot antisionisme “ fonctionne désormais, dans la plupart des contextes, comme un euphémisme ” ! La critique contre l’Etat hébreu est toujours ontologique : l’Etat d’Israël, coupable d’un “ péché originel ”, est le seul auquel on dénie le droit d’exister. Ce livre prend la figure d’un travail philosophique qui désocculte le vrai, en déchire le voile : rien n’est plus manifeste que cette judéophobie, rien n’est plus présent, plus à l’œuvre chaque heure et en plein jour, et pourtant rien n’est moins signalé, rien n’est moins regardé, rien n’est moins commenté. Cette judéophobie opère au grand jour, ne se masque pas, et pourtant notre société feint de ne la point voir, ou plutôt, elle la voit pour l’oublier séance tenante, elle la voit sans la regarder. Le travail de Taguieff est une démarche de vraie philosophie, suivant une méthode platonico-machiavélienne : contraindre, comme Platon, le regard de son lecteur à se détourner des ombres et faux- semblants qui le trompent, pour fixer son attention sur la vérité effective (ou, pour parler machiavélien, la “ verità effetuale ”), de ce phénomène politique. On répute en effet l’antisémitisme mort, limitant les hétérophobies actuelles au seul racisme anti-arabes/anti-noirs. L’antiracisme demeure prisonnier d’un préjugé invétéré : antisémitisme et racisme ne peuvent venir que de la droite et de l’extrême-droite. La “ verità effetuale ” est pourtant différente de ce rêve politique: l’époque actuelle s’inscrit en faux contre cette paresse de la pensée qui empêche de déceler l’ambidextrie de ces pathologies politiques. L’une des raisons de cette occultation s’élucide : ce phénomène judéophobe nouveau brouille les schématismes canoniques sur le racisme et l’antisémitisme. Un angélique rousseauisme de pacotille organisait un partage en deux camps: les dominants économiques et politiques avaient intérêt à favoriser ces idées abjectes, destinées à opprimer une partie de l’humanité, tandis que les dominés et les humiliés en étaient forcément exempts. Sur le fond de ce dangereux angélisme s’opère un vertigineux renversement : l’effet Durban, l’exploitation de l’antiracisme à des fins antijuives. L’antiracisme serait-il sélectif ? La judéophobie nouvelle prospère chez ceux dont il est estimé, à juste titre, qu’ils sont, dans les banlieues, les victimes du racisme ordinaire (la quotidienne et hexagonale arabophobie). La vigilance anti-antisémite réussit fort bien son office, mobilisant à merveille, quand la judéophobie arrive de l’extrême- droite. Mais elle s’endort, frappée de paralysie, lorsque cette judéophobie s’exprime par le canal des jeunes de banlieues, beurs et africains, et, lorsque ses discours deviennent situables à gauche. Cette judéophobie banlieusarde articule ses compréhensibles ressentiments de vies en charpie à un climat planétaire (islamisme, anti-israélisme, anti- américanisme, anti-mondialisme) dont elle reprend les lieux-communs, en les investissant localement. Pourtant, c’est de ce côté-là de notre vie politique et idéologique que la judéophobie prolifère désormais – Taguieff diagnostiquant une accélération, nonobstant sa reformulation, du passage de la droite à la gauche, de la haine contre les juifs. Le nouvel ouvrage de Taguieff s’inscrit dans la continuité d’un long engagement, à gauche, contre le racisme, qui par honnêteté intellectuelle et exigence d’efficacité se signale par la mise en question des impasses et illusions de l’antiracisme classique. Ce livre d’analyse et d’alerte, explosif et savant, écrit par un avertisseur d’incendie, pourrait éveiller ses lecteurs:, empruntant une destinée de déniaisement politico-intellectuel semblable à celle qu’emprunta, au début des années 60, l’ouvrage disruptif de Pierre Fougeyrollas, Le Marxisme en question . Il y aurait dès lors un avant et un après La Nouvelle judéophobie.