AccueilGénéralement on s’intéresse à la métaphysique, à la physique ou à la méthode de Descartes. On fait du cogito et de la maîtrise de la nature le cœur de l’œuvre de ce penseur. Les travaux d’Alquié, de Guéroult, et plus récemment ceux de Marion et de Beyssade, forment des témoignages remarquables d’approches de la pensée de l’auteur du Discours de la Méthode en labourant ces champs canoniques. Il en sort une certaine figure du penseur. Pour Kambouchner, le nexus de cette pensée se situe peut-être ailleurs. Du coup, en traversant Descartes à partir d’une autre entrée, celle de l’anthropologie, l’image que nous nous formerons du philosophe et de son œuvre se révèlera nettement différente. Au sortir du livre de Kambouchner, les lecteurs seront en possession d’une idée du philosophe à la fois plus nuancée et plus problématique, plus ondoyante, que celle qui s’est imposée jusqu’ici. Une représentation moins propre à susciter des clichés.
L’œuvre de Descartes (1596-1650), le philosophe masqué, se révèle plus énigmatique qu’on ne le pense généralement - nous n’en avons pas fini avec elle ! Professeur à la Sorbonne, Denis Kambouchner est tenu internationalement pour l’un des plus éminents commentateurs de cette œuvre. En 1995, son travail monumental, L’Homme des passions, qui tentait de mettre au jour l’anthropologie de Descartes à partir de sa pathétique (de sa théorie des passions), s’imposa comme une référence destinée à demeurer. L’ouvrage que Kambouchner vient de publier aux éditions Hermann, Descartes et la philosophie morale, s’inscrit dans le sillage ouvert par L’Homme des passions. Le titre : non La Morale de Descartes, mais Descartes et la philosophie morale, indique bien l’intention de l’auteur. Dans ce livre il ne s’agit en effet nullement d’exposer la morale de Descartes – d’autant plus que ce dernier n’est l’auteur d’aucun ouvrage de morale – mais d’explorer la question de la morale chez Descartes comme un problème. Jamais présentées dogmatiquement, les questions morales se rencontrent, chez Descartes, en des lieux divers de son œuvre : dans le Discours de la Méthode, dans les Principes de la Philosophie, dans la correspondance avec Elisabeth (princesse de Bohème) et dans Les Passions de l’âme. Ce n’est pas dire pour autant que la morale est la science recherchée, ou introuvable. Comment comprendre l’apparent écart entre la « morale provisoire » du Discours, la « plus haute et la plus parfaite morale » culminant au faîte de l’arbre du savoir dans la Lettre-Préface aux Principes, et la morale dite définitive des dernières années ? Il n’a pas manqué de commentateurs pour estimer que si Descartes n’a jamais présenté dogmatiquement et didactiquement la morale dont la possibilité est annoncée dans la Lettre-Préface aux Principes, c’est parce qu’elle serait terminale, venant après l’achèvement de toutes les autres sciences. Qu’elle serait un horizon inatteignable. Cette approche s’effrite face à deux considérations. D’un côté, dès sa jeunesse, celle des Règles pour la direction de l’esprit, Descartes a ordonné la méthode à la facilité. Une morale ayant statut de science impossible à atteindre du fait de sa difficulté, ce n’est pas cartésien ! D’autre part, la manière dont ce philosophe envisage l’unité de la science permet d’appréhender actuellement une morale intrinsèquement terminale, à venir : il suffit d’en connaître les principes. Dans sa correspondance de 1649, Descartes affirme avoir mis la main sur les fondements certains de la morale. L’exhibition didactique des conséquences de ces principes n’est pas nécessaire – Descartes ne s’y est pas aventuré. Longtemps la philosophie de Descartes a été tenue pour le paradigme de l’humanisme. N’est-ce pas, pourtant, « un mythe philosophique » ? La fortune du cogito a peut-être pu masquer la réalité de la pensée de Descartes. L’importance donnée par Heidegger au cogito cartésien pour rendre compte de l’époque moderne renforça cet angle de lecture. L’ouvrage de Kambouchner permet de revenir sur cette simplification, d’autant plus que le sens du mot « humanisme » est en général trop relâché. D’une part, l’auteur met en évidence des éléments d’une réserve cartésienne quant à l’optimisme baconien sur l’avenir de l’homme articulé à l’avenir de la science. D’ autre part, il observe que l’homme n’est jamais présenté par Descartes comme plus parfait que la bête. Autrement dit, l’anthropocentrisme (interprété par Heidegger comme un cogitocentrisme de type cosmologique et de portée historique) qui signe l’humanisme dans sa forme la plus générale n’est pas présent massivement chez Descartes. Mais l’anti-humanisme ne l’est pas non plus. Du coup, Kambouchner peut conclure : Descartes n’est humaniste que dans la mesure où il n’est pas anti-humaniste. Selon Kant, toute la philosophie, métaphysique comprise, se ramènerait à la question anthropologique « Qu’est-ce que l’homme ? » Kambouchner nous suggère à son lecteur ceci : l’œuvre de Descartes, sans pour autant la considérer comme un humanisme, est peut être moins une réponse franche et nette à cette question anthropologique qu’un cheminement vers elle. Rien ne permet tant de suivre ce cheminement que l’étude des rapports entre Descartes et la philosophie morale. Par son point d’entrée dans l’œuvre autant que par sa saine obstination à ne pas figer Descartes en une collection de clichés immobiles, jusqu‘à lui reconnaître une part d’indétermination, Kambouchner rend celui que Hegel tenait pour « le père de la philosophie moderne » à cette problématicité qui fait de lui un philosophe pour toutes les époques.
Cet article a été publié dans le Tageblatt en janvier 2009.
Descartes sauvé des clichés . Par Robert Redeker