Mais d’abord, qui était-il ? Né en Moselle en 1921, ce résistant valeureux au nazisme pendant la seconde guerre mondiale, incarcéré en forteresse à Sisterons, participant activement aux réseaux « Libération », Combat » puis aux FTP, devint une fois la paix revenue le disciple de Raymond Aron, trouvant sa place dans une constellation intellectuelle également marquée par Carl Schmitt (avec qui il entretint des liens d’amitié sans manquer cependant d’aveuglement sur certains aspects de la pensée et de l’action de ce dernier) et Max Weber. La vie n’est pas séparable de la pensée. La Résistance et l’immédiat après-guerre ont œuvré en lui comme un temps de désillusionnement – Taguieff, dans sa postface insiste sur ce motif génétique: les amères leçons de la guerre ouvrirent « la voie à une vision réaliste du politique ». Il importe de saisir ceci, par où le courage vital de l’ancien résistant passe dans l’intelligence : la désenchantée approche réaliste du politique ne se confond aucunement avec une condamnation diabolisante, qui ne serait que l’envers sorcier de l’euphorie des lendemains qui chantent, ou avec un rejet désespéré de la politique. Le désenchantement ne conduit pas Freund à une misopolitie (haine du monde de la politique). La misopolitie eût été la lâcheté, le réalisme politique étant le courage de l’intelligence. De quoi s’agit-il dans cette œuvre ? D’un travail de la raison dégrisée : comprendre le phénomène politique, autrement dit, à partir d’une phénoménologie (en un autre sens que chez Husserl) du fait politique, construire une analytique conceptuelle épuisant tous les déterminants de l’activité politique. L’axiome sur lequel se fonde l’analyse de Freund : la politique a une essence, autrement dit elle possède des caractères propres, auxquels les autres activités humaines s’avèrent irréductibles (elle est donc une activité spécifique redevable d’un but particulier), et conserve une invariablité temporelle. Comment définir la politique ? Freund avance une réponse : « l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière en garantissant l’ordre au milieu des luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts ». A cette lecture, à laquelle semble se mêler la voix de Thomas Hobbes, on saisit que les grandes envolées modernes de la politique conçue sous les espèces de la libération, de l’affranchissement, de la marche vers le progrès et de la route du bonheur, se sont absentées. Pas d’eschatologie, ni d’anticipation d’une cité future où règnerait la paix : d’une part « dire d’une chose qu’elle est politique, c’est dire qu’elle est polémique », et d’autre part elle est fille d’une nature humaine demeurant stable dans le temps. La politique se retrouve dans sa sempiternelle nudité – celle que, bien avant Freund, Machiavel donna à voir – dont la constitution d’un ennemi fournit la colonne vertébrale. Aussi intéressant que Castoriadis et aussi ferme que lui sur la spécificité et l’autonomie irréductible du politique, Freund en diffère cependant : alors que Castoriadis tend vers une politisation généralisée de l’existence humaine, sur la base d’une conception radicale de l’homme comme « animal politique », Freund au contraire en trace également les limites, s’élevant autant contre la dévoration de la politique par la gestion et la morale que contre son illimitation, matrice des totalitarismes. De fait, surdéterminant le plaisir de l’intelligence, ce livre induit chez son lecteur une gêne et un désagrément analogues à ceux que durent ressentir les premiers lecteurs de Freud, la gêne et le désagrément de devoir reconnaître la peu sympathique vérité - L’Essence du politique est un diamant noir.
AccueilCet article est paru dans le Tageblatt en février 2004.
Il convient de voir dans le philosophe Julien Freund, aujourd’hui décédé, le dernier représentant en date de l’école du « réalisme politique », dont Machiavel et Hobbes peuvent être tenus pour les figures tutélaires. La réédition chez Dalloz - augmentée d’une éclairante et décisive postface de Pierre-André Taguieff titrée « Julien Freund : penseur du politique » - de son grand livre, somme de toute sa réflexion, L’essence du politique , procure l’occasion de mesurer la saisissante lucidité dont fit preuve cet auteur.
Julien Freund, le diamant noir de la pensée politique. Par Robert Redeker