AccueilEtonnante Ethique à Nicomaque. Par Robert Redeker
Toute nouvelle traduction d’Aristote est un événement d’importance. Chacune dépayse quelque peu, permettant de redécouvrir un texte en offrant de nouvelles perspectives sur sa vérité. Les progrès des traductions déjouent les pièges dans lesquels séculairement nous avons été pris, du fait de la projection sur les écrits éthiques et politiques du Stagiritte de significations impropres, principalement d’origine chrétiennes ou kantiennes. Les mots mêmes – vertu, plaisir, bien, justice, juste milieu – sont, si l’on n’y prend garde, des pièges à lecture rétrospective. Ces progrès éloignent Aristote de nous, rétablissent sa vérité tout en laissant apparaître son étrangeté. Bien traduire, n’est-ce pas rendre à son étrangeté ce qui était trop familier ? L’Ethique à Nicomaque fait partie des écrits d’Aristote inscriptibles dans les sciences pratiques. Qu’est ce que le bien ? Qu’est-ce que le bien suprême ? Qu’est-ce que le plaisir et quel est son statut ? Qu’est ce que la bonne vie, et comment vivre ? Ce sont là les questions qui structurent l’ouvrage et qui, chacune, se situent à l’articulation de l’individuel et du politique. Par suite, l’Ethique à Nicomaque porte avant tout, en dépit de ce que son titre pourrait suggérer, sur la politique; c’est un livre politique. La fin de la politique « est à même de contenir celle de toutes les autres disciplines, de sorte que cette fin doit être le bien humain ». Architectonique, la politique vise le bien auquel les autres biens se subordonnent, le « souverain bien », appelé par la plupart des hommes « le bonheur ». Il faut lire les écrits éthiques d’Aristote sans délaisser l’horizon vers lequel ils tendent, la politique. Le bien suprême est le bonheur, une activité autosuffisante de l’âme humaine par laquelle elle exprime son excellence (sa vertu). Loin de s’identifier avec un état passif, le bonheur est une activité, durable : « le bonheur est une activité traduisant la vertu ». La vertu (arétè) se présente sous une forme différente de ce que moralismes et moralines postérieurs à Aristote s’acharnent à faire accroire : elle est excellence, action parfaite de l’être lorsqu’il est en adéquation sans reste avec son office, en même temps qu’état habituel auquel l’être est parvenu à force d’accomplir des actes conformes à cette vertu. Nous pénétrons alors dans l’étrangeté d’Aristote : la vertu certes est moyen terme et juste milieu, mais, dans la mesure même où elle est perfection, ce juste milieu est un extrême. « Dans l’ordre de la perfection et du bien, [la vertu] est extrémité ». Etant un extrême, le juste milieu, vrai lieu de la vertu et sol du bonheur, est l’excellence la plus difficile à atteindre. Quant au plaisir, qu’Aristote ne combat pas, préférant le nuancer méticuleusement, il est donné avec la vertu et le bonheur – par surcroît, comme à la jeunesse sa fleur. Les siècles et les interprétations ont rendu l’Ethique à Nicomaque semblable à la statue de Glaucus : familière et méconnaissable. Cette édition – due à Richard Bodéüs - au contraire, nous reconduit vers la singularité, source d’un véritable étonnement matriciel pour la philosophie, de cette oeuvre.
Cet article est paru dans Le Mond e (pages Le Monde des Livres), le 26 février 2004.