AccueilChaque année 5000 personnes décèdent dans un accident de voiture. Aucune minute de silence ne leur est consacrée à l’Assemblée nationale, les autorités politiques ne se rendent pas à leurs obsèques, leur souvenir ne fait pas l’objet d’une sorte d’hommage national. La reine d’Angleterre ne leur envoie pas un communiqué pour exprimer sa compassion. De loin en loin 200 personnes trouvent la mort dans un accident d’avion. Le traitement collectif de l’événement n’est alors pas le même que pour les accidents de la route, pourtant infiniment plus meurtriers. Cette disproportion dans l’approche collective défie le bon sens, paraît dénuée de raison. Comment l’expliquer ? Tout grand accident rappelle le cinéma, les films catastrophes, établit un pont entre la fiction et la réalité. La frontière entre le cinéma et le réel s’en trouve abolie. Nous avons déjà vu au cinéma l’accident que la réalité vient de délivrer. En cette occurrence, le cinéma est l’anticipation de ce que nous lisons dans les journaux. La fiction précède la réalité. Ainsi, nous nous informons des catastrophes, agglutinés devant nos postes de télévision, de la même façon que nous regardons des films. Il n’existera jamais aucune image de l’accident du Rio-Paris. Inconsciemment nous plaquons des images de films-catastrophe sur l’absence d’images de la catastrophe réelle, pour combler le vide énigmatique du réel par de la fiction. Nous savons bien que les choses se sont sans doute passées comme notre accoutumance au cinéma nous le suggère. Cette dimension cinématographique de la catastrophe à grand spectacle éclaire la disproportion entre l’indifférence collective aux accidents de la route, meurtrière somme de petites catastrophes individuelles, et aux accidents ariens. L’accident est une invention récente. Jadis l’accident n’existait pas: tout ce qui arrivait passait pour un signe, si bien que les dramatiques imprévus eux-mêmes, comme la mort d’un enfant ou une grave maladie, traduisaient une volonté surnaturelle, tantôt un châtiment, tantôt un avertissement. Le monde et la vie étaient saturés de sens. Une vache vient à mourir, c’est parce que j’ai travaillé dimanche, jour du seigneur! Il me naît un enfant handicapé, c’est pour punir ma mauvaise vie ! A travers les malheurs de l’existence le surnaturel nous parlait. Tout malheur était un moment d’une sorte de dialogue entre chaque particulier et les forces surnaturelles. Tous les malheurs étaient doués de sens, prenaient la forme de messages, autrement dit, ils n’étaient pas des accidents. S’il y a un sens, ce qui arrive de malheureux ou d’heureux n’est plus un accident mais un événement nécessaire, compréhensible, mérité. Au contraire, l’accident est une invention moderne, liée au désenchantement du monde, au déclin de la religion, à la mort de Dieu. L’accident ne surgit que dans une société où plus rien n’existe pour donner explication et sens au malheur soudain. Notre société est incapable de penser l’accident. Elle ne peut plus l’envisager sous la catégorie de la punition, - un peu comme Joseph de Maistre, le premier réactionnaire de l’histoire, pensait la révolution française comme un châtiment envoyé par Dieu, une intervention paradoxale de la Providence. En même temps, elle ne peut pas le penser comme effet du hasard. Conjurer le hasard, cette source inépuisable d’angoisse, constitue le travail des nuées de cellules psychologiques qui entourent tout accident. La punition était supportable, le hasard ne l’est pas ; il est la béance ouvrant sur l’absurde. Aussi effrayant que les espaces infinis évoqués par Pascal, le hasard ne dit rien, n’émet aucun message, risque de renvoyer l’existence, la nôtre, celle de nos proches, à une insupportable vacuité. Nous ne pouvons répondre à l’accident, cette invention récente, que par la ritualisation, cet archaïsme datant des origines de l’homme, l’animal religieux. L’injustice apparente consistant dans la disproportion entre l’hommage national rendu aux victimes d’un accident d’avion et l’absence d’un tel hommage pour les accidentés de la route n’est pas irrationnelle. Il faut y voir un exorcisme collectif – le hasard jouant le rôle effrayant du Diable dans une époque sans Dieu, en plus désespérant encore que Satan puisqu’il n’envoie, lui, aucun message, pas même celui de la damnation.
L’accident, le hasard et l’exorcisme. Par Robert Redeker
Cet article a été publié dans La Dépêche du Midi le 7 juin 2009.