La bibliothèque de la Pléiade offre en ce printemps l’occasion de lire quelques unes des œuvres de Jean Calvin (1509-1564). Du fait de son action une branche nouvelle du christianisme est apparue. Il est ainsi donné à chaque lecteur de connaître mieux, bien au-delà des clichés habituellement colportés à leur sujet, cet homme et sa pensée.
Sa critique de la superstition et de l’idolâtrie livre la clef de son œuvre. Elle culmine dans un étonnant ouvrage, l’Avertissement sur les reliques. Calvin y écarte de la « vraie foi » et de la « vraie religion » tout ce qui répugne au bon sens et à la raison. Le type d’argument qu’il y emploie devance d’un siècle des arguments de même farine que l’on rencontrera chez Spinoza. De vrai, Spinoza (qui vivait en pays réformé, la Hollande) n’aurait pas été possible sans la Réforme. La critique de la superstition vise à expulser la pensée magique, pâte avec laquelle de nombreuses croyances catholiques sont préparées, de la religion. Calvin imagine que de ce tri sortira la « vraie religion », épurée. En fait, sans le savoir, en privant la religion de son environnement de merveilleux, quelque peu infantile, il ouvre la porte à l’athéisme.
AccueilLe paradoxe de Calvin. Par Robert Redeker
Le croisement des exigences méthodologiques et démonstratives structurant les écrits de Calvin avec sa critique sans concession de la superstition fait apparaître le sens historique de son travail : l’œuvre de la raison en acte dans l’histoire. Œuvre de la raison certes inachevée : au travail, la raison calviniste purifie la religion chrétienne de son imaginaire tenu pour superstitieux, tout en longeant un abîme, celui dans lequel elle tomberait si elle poussait jusqu’au bout sa carrière, l’incrédulité. Quoiqu’ils se produisent au sein du champ théologique, les dégrisements engendrés par la raison calviniste, font écho à ceux, plus radicaux car extérieurs au champ théologique, proposés ultérieurement par les Lumières (Bayle). Comme l’a dit Luc Ferry, le concept de sécularisation, le passage d’idées et de valeurs religieuses dans l’espace profane, permet de rendre compte de l’évolution de l’occident européen. Sans Calvin (ni Luther, ni Zwingli, ni Mélanchton, autres réformateurs), la sécularisation qui engendra le monde occidental moderne n’aurait pu se produire. La Réforme – dont l’action débarrasse le christianisme de la pensée magique – constitue la condition de possibilité de cette sécularisation. L’importance des écrits de Calvin pour notre culture ne saurait être sous-estimée. Ils font partie du fondement du monde moderne dans la mesure où ils ont fonctionné comme un sas transitoire conduisant des idées religieuses vers le monde profane. Calvin a transformé sans le savoir ces idées en idées prêtes à un usage profane. Ruse de l’histoire : Calvin se veut chrétien authentique – le retour à l’authenticité des Evangiles découle chez lui de l’œuvre de la raison - mais en fait il rend possible le monde laïcisé, désenchanté, contemporain qu’il aurait combattu s’il avait pu le connaître. Il est l’une des racines du monde laïc contemporain. En tant qu’écrivain, que théologien, et que penseur, Calvin, ce nouveau Saint Augustin, compose une œuvre matricielle pour la langue française. Le mouvement qu’il envisageait comme une réforme au sein de l’Eglise s’est révélé – bien avant la Révolution française, qui en est, à en croire De Maistre et De Bonald une conséquence – une rupture dans le cours du monde. In fine, il est celui qui, accélérant l’œuvre de la raison, a donné à l’histoire toutes les armes qui vont servir à le trahir. La pensée et l’action de Calvin illustrent ainsi le paradoxe des sources du monde moderne.
Cet article a été publié dans le Tageblatt en mai 2009.
Jean Calvin, Œuvres, Edition établie par Francis Higman et Bernard Roussel, La Pléiade, 1432 pages, 45€ jusqu’au 31/07, 52,50€ ensuite.
Littérairement, la Réforme fut une rupture : Calvin est le premier théologien de langue française. Sous sa plume, le français devient une langue théologique. Si Luther est le père de la langue allemande comme langue littéraire, Calvin est l’écrivain qui a étendu le champ de la langue que Montaigne illustre à la même époque à des domaines jusqu’alors réservés au seul latin. L’écriture de Calvin étonne par sa rigueur pré-classique. Elle manifeste une exubérance typique de la Renaissance dans ses aspects polémiques, lorsqu’il s’agit de batailler, et elle se signale par une pureté nouvelle dans ses aspects théoriques, lorsqu’il s’agit de démontrer. Il est possible de la dire pré-cartésienne : l’ordre et la clarté s’y imposent. Voyons en Calvin le Saint Augustin protestant. Comme l’évêque d’Hippone il combine une œuvre théorique colossale avec une inlassable activité politique de fondateur et d’organisateur d’Eglise. Son œuvre théologique de premier plan s’articule à son action publique politico-théologique de bâtisseur. A l’image de Saint Augustin il écrit des traités sur le mode du « contre » : contre les Anabaptistes, contre les Libertins, par exemple. Ce sont des traités aussi profonds que ceux « contre les Manichéens » ou « contre les Gnostiques » dus à la plume de saint Augustin. Calvin y pourfend à son tour les résurgences du manichéisme et de la gnose, marchant ainsi dans les pas de son illustre inspirateur.