TexteLe Tour de France cycliste est un événement télévisuel avant d’être un événement sportif. Tout dans cette épreuve, jusqu’aux moindre détails, est désormais pensé en fonction de la télévision..Les spectateurs, les décors, les paysages eux-mêmes sont préparés pour attirer les caméras. Qu’est-ce que le Tour de France ? Il y a longtemps que ce n’est plus seulement une course cycliste, les résultats, ayant perdu toute crédibilité sportive, important peu. Sociologiquement, le Tour est la même chose que La Gloire de Mon père : un exercice collectif de la nostalgie. Nostalgie d’une France passée de vie à trépas : celle chantée par Charles Trenet, Nationale 7 et Douce France. Nostalgie des récréations de l’école communale où, sous le marronnier, on devisait sur Anquetil et Poulidor, Bobet et Robic, Coppi et Bartali. La radio et la presse permettaient, du temps de leur exclusivité, de suivre la course, de se focaliser sur elle – elle seule existait, en demeurant invisible, ce qui en faisait un événement onirique qui exaltait l’imagination. En montrant tout de la course, la télévision se condamne à la description, tandis que la presse et la radio suggéraient tout en ne montrant rien. La télévision en nous collant aux images tétanise l’imagination. Tant qu’on ne voyait pas les coureurs, géants de la route invisibles, ils demeuraient des êtres oniriques, à l’instar comme les dieux de l’Olympe. On les imaginait, sur la foi de radioreporters soulevés d’enthousiasme et de journalistes à la plume ailée. L’irruption de la télévision en banalisant la course et les coureurs a fini par les secondariser. Diffuser l’étape dans son intégralité, tout montrer d’elle, banalise encore plus, malgré les efforts des commentateurs pour plaquer une chanson de geste héroïque sur le direct.. De fait, la course et les coureurs ne sont plus qu’un prétexte pour un vaste show télévisé. Les paysages, l’histoire, la géographie et les gens de France occupent le centre de ce show. La caméra s’attarde sur les villages, les édifices remarquables, les rivières, les autochtones. Une succession de cartes postales aussi mièvres que colorées occupe, des heures durant, l’écran. La télévision se fait alors imagerie d’Epinal – le Tour de France servant de support à une épinalisation de l’histoire, de la géographie, des Français. Pourtant, tout ce qui occupe si longuement l’écran – châteaux, tours, églises fortifiées, restes médiévaux, Nord meurtri, Alsace blessée, villes fortifiées à la Vauban, résidus des guerres de religion, des batailles de la Révolution, Languedoc cathare, Vendée insurgée, etc…- renvoie à la violence, à l’affrontement sanglant, à la guerre civile, à la chair sanguinolente de l’histoire. En transformant l’hexagone en un dépliant touristique, l’épinalisation télévisuelle accompagnant le Tour de France efface la violence, déréalise l’histoire, exhibant une France devenue parc à clichés inoffensifs et fédérateurs. C’est parce que le Tour de France – inventé en 1903 pour la presse écrite - n’est pas fait pour la télévision que celle-ci est contrainte de l’enrober dans un show touristique plus vaste. La nostalgie y trouve sa satisfaction : la retransmission télévisuelle de cette course fait revivre les leçons d’histoire et de géographie de l’école communale. Trois semaines durant, chaque été, ce feuilleton cathodique permet une excursion du téléspectateur dans son enfance. Un bain – une peu tiède certes- de jouvence.
La télévision et le Tour de France. Par Robert Redeker
Cet article est paru dans Médias , été 2008.