AccueilLes cafés philosophiques sont à la mode. Certaines fins d’après-midi ternes, ils se teintent du ton de quelque France-Dimanche philosophique! J’en rapporte pour preuve cette conversation que j’ai entendue, voici un an déjà et dont néanmoins je n’ai oublié aucun mot, dans un bar de province, en face d’une basilique romane renommée, dans lequel les demi-soldes de café littéraire se bousculent pour accéder à des nymphettes sorties des classes préparatoires du lycée voisin. La bière coule à flots, les bocks s’entrechoquent, les arguments fusent. Je repère un professeur de philosophie que j’appellerais plutôt philodoxe, tant il patauge dans une confuse bouillie médiatique; en face de lui, j’observe un philosophe plus authentique, professeur lui aussi. Je tends l’oreille... « Le philodoxe: -Vous connaissez la dernière, celle que je viens d’entendre sur France Info, Deleuze s’est suicidé! Je pleure sa perte! Je porte son deuil! Le même jour que Rabin, vous vous rendez compte! N’est-ce pas un singulier télescopage? Ainsi, je n’irai pas enseigner la philosophie lundi, pour marquer le coup! Le philosophe:-Deleuze s’est suicidé tandis que Rabin a été assassiné. Ce sont deux façons de décéder bien différentes. En parlant de « singulier télescopage » vous rapprochez deux événements qui n’ont rien à voir entre eux, qui ne se signalent par aucun enchaînement réciproque, et vous faites là de la bien mauvaise métaphysique, de la métaphysique à la noix, en réintroduisant un destin téléologique dans l’actualité, en donnant un sens à deux événements disjoints que vous rapprochez arbitrairement. La simultanéité chronologique est leur seul point commun. L’amalgame que vous faites a l’inconvénient de nier le hasard - sur lequel votre Deleuze a écrit des p ages superbes!- qui a été parfaitement défini par Cournot comme « la rencontre de deux séries causales indépendantes ». Non, je vous accorde trop de réflexion; la vérité est: les radios rapprochent arbitrairement deux décès, et vous, à la traîne des radios dont vous répercutez le bruitage, vous y voyez une sorte de destin, vous plaquez une logorrhée sur le rapprochement radiophonique. Je viens moi aussi d’écouter la radio, France-Inter, et c’est une station en effet qui a coagulé ces deux événements un seul et même événement! Le philodoxe: -Je pleure la mort de Deleuze et je voudrais vous faire partager mon deuil. Vous le voyez bien: des larmes qui ne sont pas jouées dévalent au long de mes joues. Je le répète, lundi, je me ferai porter absent de mes cours pour cause de funèbre affliction. Mardi, j’arriverai dans la salle des professeurs avec un crêpe noir à mon veston. Je dirai à mes élèves, qui le répèteront aux autres professeurs, que je promène le deuil d’un ami qui fut un grand philosophe. Le philosophe:- Mais, vous le connaissiez? Vous étiez un intime? Vous confiait-il ses peines de cœur? Vous parlait-il de l’éducation de sa fille, aujourd’hui dans le cinéma? Vous disait-il que ses prises d’oxygène le perturbaient? Peut-être en éprouvait-il des vertiges aux fenêtres de son appartement? Il vous écrivait souvent? Le philodoxe: -J’ai étudié tous ses livres! J’ai tenté de les vivre! Le philosophe: -Vous voulez qu’on croie que vous figuriez parmi ses intimes, n’est-ce pas? Sans doute devriez-vous essayer de vous faire voir à ses obsèques? Le philodoxe: -Je devine là un signe, dans ce suicide. Dès que je l’ai appris, j’ai téléphoné à tous mes amis pour faire partager mon deuil. J’ai alerté toute l’intelligentsia toulousaine, et même la montalbanaise, et même la luchonaise, j’ai aux téléphones sonné l’alarme, en quelque sorte j’ai donné le glas! J’ai ,... aussi rapide qu’une épidémie, contaminé la nouvelle à des dizaines de personnes. Le philosophe: -Ne fut ce pas la joie frénétique d’un deuil à annoncer? N’aviez-vous pas l’illusion de participer à quelque chose, non à l’œuvre, ni à la vie - vous n’étiez pas un ami de l’homme Deleuze quoiqu’étant un de ses lecteurs fidèles -, mais à sa mort? Ne faites-vous pas, comme un voleur dans la nuit, irruption dans sa mort à lui qui ne peut plus vous écarter alors que vous n’étiez pas de ses fréquentations de son vivant? Ne tentez-vous pas un viol contre un cadavre (l’avez-vous vu ce cadavre, disloqué, écrasé depuis le sixième étage?) sans défense pour vous valoriser enfin? N’est-ce pas manquer de respect aux vrais amis du défunt que de tenter de faire du trafic d’influence en se recommandant de quelqu’un qui vient de mourir? Le philodoxe: - Il a fallu que je me précipite pour en parler à tout va autour de moi, car cette mort m’appartient, elle est mienne, on va s’en apercevoir et elle va me rendre intéressant. Vous savez, cette façon de mourir était inscrite dans son œuvre, dès Logique du Sens. Au lycée, mardi, il va se c huchoter que j’étais de son cercle (ce qui est un peu vrai: j’étais du cercle innombrable de ses amis inconnus...). Et l’histoire d’amour entre Heidegger et Hannah Arendt, çà vous dit quelque chose? Le philosophe: - Qu’en connaissez-vous? Le philodoxe: - J’ai lu hier, au soir, un article sur leur relation d’amants dans le Magazine Littéraire. Le philosophe: - Le cours de Heidegger sur Aristote ne débute-t-il pas ainsi: « Aristote est né, Aristote est mort, entre-temps il a philosophé. Intéressons-nous à sa philosophie »? Laissons de côté le fait que cet argument (qui date, prémonitoirement, des années 20) dédouane par avance Heidegger de tout compte à rendre sur sa propre vie. Ecartons aussi l’évidence selon laquelle la vie de Spinoza, beaucoup plus noble que celle de Heidegger, plaide pour sa philosophie. Posons une autre question: n’y a-t-il pas quelque chose d’aussi malsain que crapuleux à s’insérer dans ce qui fut la vie privée des penseurs? La mort, l’amour maudit d’un supposé nazi et d’une juive, voilà des objets attirants, pervers et troublants, louches, qui permettent de parler des philosophes sur l’air d’un reality show cultivé tout en faisant l’économie du travail rigoureux sur leurs oeuvres. Avez-vous des lumières sur cet amour? Le philodoxe: - Lacan a bien montré l’importance de l’amour pour la pensée. Legendre reprend tout çà. Et Platon dans Le Banquet de même! Le philosophe: - Nul n’en disconvient! Dans le cas de Platon reconnaissons cependant que nous avons affaire à une posture théorique, à une méthodologie philosophique qui écarte l’affectivité, qui n’a rien à voir avec ce que vous et les lacaniens nommez « amour », qui est pour vous une réalité psychologique, ce qu’il n’est pas pour Platon. Cette nuance est importante! Vous confondez l’amour comme thème philosophique avec l’histoire d’amour (sur laquelle nul ne sait rien, ce qui devrait interdire d’en parler!) entre deux philosophes. Le philodoxe: - Nous parlons du plus grand philosophe du vingtième siècle et de la plus grande intellectuelle juive! Le philosophe: - Que récitez-vous? Ces formules grandiloquentes, décalquées sur des magazines hypnotisés par la vulgarité quantitative de notre siècle, dont le sport peut être pris pour le paradigme, ne veulent rien dire du tout; elles sont un étouffe-pensée. Le philodoxe: - Mais la psychanalyse peut me permettre de discourir sur la philosophie de Heidegger à partir de son histoire d’amour avec Arendt, qui était juive. Je puis par là sauver Heidegger et sa philosophie du soupçon de nazisme qui les poursuit. Le philosophe: -Vous parlez de ce Heidegger que votre Deleuze tenait pour un « druide nazi »! Il y aurait une lourde faute de logique à réfuter un soupçon sur l’œuvre par un élément biographique au sujet duquel vous ne possédez que des ouï-dire; votre argument serait tellement ridicule qu’il ne pourrait compter ni pour critique externe ni pour critique interne. Vous voulez dire au fond sans vous en apercevoir que la psychanalyse autorise un bavardage universel à partir de rien, de quelques lignes dans un périodique. A partir d’un livre, d’un ragot, d’un suicide. On ne peut tout de même p as tirer des conclusions s’autorisant de la démarche freudienne en s’appuyant sur un texte de trois pages paru dans un magazine culturel. Ce serait contraire à toute déontologie intellectuelle. Votre façon de présenter la psychanalyse la dénature: elle conduit à penser que la psychanalyse est une machine à recycler, à réc upérer, à salir, à rendre petit, aussi bien ce qui est grand est beau que ce qui est de l’excrément, pour alimenter un discours faussement intelligent, une philosophie pour lieux d’aisance. Voulez-vous laisser les amoureux à leur secret insondable! Votre discours macule cet amour d’un « sale petit secret » dont vous souhaitez faire votre petit plaisir. Voulez-vous laisser la mort de Deleuze à sa douleur! » La suite de la conversation - nous avons tous eu l’occasion d’en ouïr de semblable farine - m’échappe, tant la taverne s’anime pour tout autre chose. Je me noie solitaire dans « mon demi » que je fixe des yeux, cerné par ces douces volutes bleutées des fumeurs qui finissent par endormir toute idée dans un écrin de brume. J’ai su par après que notre philodoxe a été pris du vertige d’écrire sur la mort de Deleuze. Abandonnons la mort d’un philosophe à sa dignité ou à son indignité; parallèlement laissons l’amour d’Arendt et Heidegger à ce que Mauriac appelait « le troublant mystère de l’amour ». Une seule fois la mort a été un texte philosophique: il s’agissait de la mort de Socrate, qui procure son socle moral à la métaphysique de Platon. Ne faisons pas à la mort de Deleuze l’injure infecte qui consisterait à la transformer en texte à exégèse! Le suicide de Deleuze n’est pas un livre supplémentaire ajouté à sa bibliographie que nous aurions à commenter à l’infini devant les classes terminales! La mort de l’auteur (avec Félix Guattari) de L’Anti-Oedipe concerne sa famille et ses amis. On a pu hélas lire depuis à propos de ce décès certains textes qui sont de trop, des textes qui exhalent une odeur de charognards, des textes dont émanent des croassements de corbeaux qui aimeraient bien s’engraisser en picorant le dos des cadavres. .Garçon, pas de café pour Deleuze: le XXIème siècle se contentera de penser avec ses concepts!
PAS DE CAFE POUR DELEUZE! UN AN APRES: DIALOGUE AUTOUR D’UN PHILOSOPHE MORT! Par Robert Redeker
Ce texre est paru dans la revue bretonne L'Authenticiste en avril 1997.