Depuis les années 1970, on croyait le négationnisme cloisonné à l’extrême-droite. Dans les années 1980 on l’a décrété mort. Or la thématique négationniste est revenue en renaissant du soutien au mouvement palestinien, de la fréquentation de l’islamisme, de l’anti-capitalisme systématique (retrouvant des accents de Toussennel et, de Leroux), rencontrant le pacifisme, par l’association Etas-Unis-Israël-Capitalisme-Juifs (8). Elle est revenue par l’extrême-gauche, le pacifisme, et l’altermondialisme, où elle a pu trouver maintes oreilles complaisantes. Plus généralement, le discours anticapitaliste-antiisraélien, antiaméricain-altermondialiste a fragilisé les défenses immunitaires contre l’antisémitisme et contre le négationnisme sans pour autant pouvoir être accusé de ces deux perversions. Du coup, si Bruno Gollnisch s’est exprimé sur le négationnisme dans les termes qu’il a choisi (9), c’est parce qu’il sait bien qu’une partie de l’opinion à gauche et du côté de l’altermondialisme, bref une partie contestataire-radicale de cette opinion, entée sur l’impératif de la radicalité en politique, ne trouve plus ses propos inaudibles, peut les écouter. Comment cette situation est-elle devenue possible ? Parce que nous avons pris le pli de vivre au milieu de certains mots sans plus les écouter.
1 Giorgio Agamben, Etat d’exception (2003), Paris, Seuil, 2004. 2 Giorgio Agamben, Etat d’exception (2003), Paris, Seuil, 2004, pages 13-14. 3 Saint Augustin, Confessions, Tome 2, paris, Les Belles Lettres, 1969, p. 314. 4 Gérard Wajcman, Fenêtre, Lagrasse, Verdier, 2004. 5 Bernard Cuau, « Dans le cinéma une langue étrangère », in Au sujet de Shoah, Paris, Belin, 1990, p.17. 6 Claude Lanzmann, Shoah, Paris, Fayard, 1985. 7 Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000. 8 Pierre-André Taguieff, Prêcheurs de Haine, Paris, Mille et une Nuits, 2004. 9 « Gollnisch défend le négationnisme », L’Humanité, 12 octobre 2004.

La mémoire de la Shoah est portée surtout par des mots dès lors que ces mots sont eux- mêmes portées par des voix. Le lieu de cette mémoire est l’imaginaire – mais, chacun sait que c’est dans l’imaginaire que la vérité prend forme, que l’imaginaire est la voie d’accès au vrai. Le retournement des mots, dont nous venons de donner quelques exemples, fait taire les voix – on n’entend plus rien derrière les mots, proférés pour ne plus être écoutés – renvoyant les voix au silence. Les mots, alors, ne sont plus des fenêtres. Les voix s’éteignent avant les mots – mais les voix sont la garantie de la rectitude des mots, qui perdent leur épaisseur de vérité dès qu’ils se décollent des voix, dès qu’ils perdent la voix. Si l’on souhaite la sauvegarde de la mémoire comme passé du présent se maintenant dans l’instant, si l’on veut que les mots soient liés à un contenu de sens et non pas déliés dans une folle liberté qui les conduit à devenir les émissaires verbaux de tout et n’importe quoi, de toutes les inversions de vérité, il importe d’apprendre à écouter, y compris les voix vraies venues du passé que nous entendons grâce à l’imagination. La tâche d’écouter est sociale et politique, celle d’enseigner à écouter est pédagogique. Qu’est-ce que le devoir de mémoire sinon l’obligation de veiller à ce que les voix continuent à pouvoir être écoutées ? Qu’est-ce que le travail de mémoire, sinon, précisément, d’écouter ces voix, de les écouter dans l’imagination bien après que matériellement elles se soient tues.
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Conférence prononcée au colloque « Les Juifs dans les Alpes », Université Pierre Mendès-France de Grenoble, le 10 décembre 2004.
La mémoire et les mots (deuxième partie). Par Robert Redeker.