Le sport est tout ensemble le phénomène social le plus massif du XXème siècle – prenant en écharpe la science, la technique, l’économie, la mondialisation, la médecine – et celui qui a été le moins pensé. L’essai d’Isabelle Quéval, ancienne championne de haut niveau devenue philosophe, devrait contribuer à combler ce décalage. Les analyses d’Isabelle Quéval, consistant à spécifier le sport, à en décortiquer les articulations, à dégager une essence distinguant le sport de ses doubles, se révèlent authentiquement socratiques – son travail ne se déploie pas sans rappeler au lecteur la méthode par division, expérimentée par Platon dans le Sophiste ou le Politique. Sport de haut niveau – une invention de la seconde partie du XXème siècle – et sport-spectacle diffèrent du sport amateur, sans étanchéité absolue cependant. L’éducation physique, différente de l’antique gymnastique ne peut non plus être confondue avec le sport. L’horizon de la gymnastique (antique) est générique (rapprocher le corps de la perfection naturelle du genre humain) quand celui de l’éducation physique (moderne) est plus individualiste (épanouir les potentialités présentes en chacun). La gymnastique était liée aux conceptions antiques de la nature comme norme de finitude, quand l’éducation physique se déploie sur le fond philosophique moderne de l’amélioration de l’homme, la perfectibilité. En outre, il importe de ne pas accorder de crédibilité au préjugé, entretenu par des esprits irréfléchis, postulant la continuité entre les compétitions athlétiques de l’Antiquité et le sport moderne. De cette démarche d’ensemble résulte une propriété dans l’usage les termes qui constitue l’un des apports de ce livre : « on ne peut appeler sport au sens strict, que le développement de ces jeux et compétitions, développés au sein de règles, codifiés et progressivement institutionnalisés, apparus au XIXème siècle ». Comment expliquer l’émergence du sport, la passion universelle dont il est l’objet? L’ étiologie de l’imaginaire nouveau, apparu avec la révolution copernico-galiléenne, cette frontière épistémologique délimitant l’ancien monde et le monde moderne, fournit une grille de lecture convaincante. L’univers s’est ouvert sur l’infini, est pensé en expansion, rendant possible le passage d’une culture de l’accomplissement de soi à une culture du dépassement de soi. La démesure (le sport se mouvant dans l’élément de la démesure), d’interdit et d’exception, est devenue valeur – chez les Modernes, tout homme est appelé à se dépasser, autrement dit à exister dans sa propre démesure. Sur l’humus de cet imaginaire se greffe le concept (forgé par Rousseau) de perfectibilité, qui ouvre la voie aux pratiques de l’amélioration de l’homme et dont la puissance évocatrice légitime le déchaînement sportif. « Médecine et dopage, préparation et réparation, autant que recherche et expérimentation sur l’homme, se combinent alors », avoue Isabelle Quéval. La question du dopage dévoile sa centralité. Il convient de ne pas la cantonner au sport, dans la mesure où elle est un analyseur de ce monde issu de la révolution épistémo-anthropologique des Lumières et de la conception de l’homme qui l’accompagne. Elle témoigne autant du travail de fabrication de l’humain à l’œuvre dans nos sociétés que de la position de cobaye faite aux sportifs. Dans des pages saisissantes, l’auteur met en évidence la généralité des incitations au dopage, jusque dans la publicité pour céréales diffusée à destination des enfants où l’on suggère une relation directe entre la consommation alimentaire et l’accroissement des performances. La société et l’univers publicitaire, l’injonction permanente et universelle à la performance, créent en chacun les conditions psychologiques du passage au dopage. De fait, « La société du dépassement de soi est devenue celle du culte du moi performant. Le dopage sportif extrapole un dopage social commun ». Pourquoi le sport réussit-il ? Les « significations sociales imaginaires » (concept de Castoriadis) les plus puissantes du monde moderne, matricielles de l’identité (et des désordres identitaires) de l’homme (qui « s’inscrit dans un rapport concurrentiel permanent à autrui et à soi-même ») trouvent dans le sport, pour le meilleur et pour le pire, le théâtre en continu de leur expression. Parallèlement à ce livre d’Isabelle Quéval, paraissent, dans la même collection, les Huit leçons sur le Sport de Paul Yonnet. Deux concepts, permettent de rendre compte du succès planétaire du sport : la rivalité, que les compétitions mettent en scène, et l’identification, qu’elles permettent. Rivalité et identification sont deux structures anthropologiques fondamentales – le sport est la forme la plus efficace, trouvée par le monde moderne, pour les faire vivre. Ainsi, le lecteur cherchant à comprendre la puissance du phénomène sportif, trouvera dans les études de Yonnet et Quéval des pistes conplémentaires.
L'essence du sport. Par Robert Redeker
AccueilCet article est paru dans Le Monde le 12 avril 2004.
Isabelle Quéval, S’accomplir ou se dépasser. Essai sur le sport contemporain . Gallimard, 344 pages, 19,50 €, Paul Yonnet, Huit leçons sur le sport , Gallimard, 250 pages, 15 € ;