AccueilCet article est paru dans Le Figaro le 31 juillet 2009.
Qui était vraiment Jean Jaurès, qui tomba sous les balles de Raoul Villain le 31 juillet 1914, au café du croissant, rue Montmartre à Paris ? On ne compte pas le nombre de rues, d’avenues, de places ou d’écoles, arborant son nom. Ne l’a-t-on pas enterré sous la gloire, afin d’utiliser son prestige pour des visées étrangères aux siennes ? Depuis une dizaine d’années un philosophe obstiné, Jordi Blanc, s’est mis sur la piste d’un autre Jaurès que ce Jaurès officiel. Il publie son travail aux éditions Vent Terral, installées près d’Albi, le pays du grand homme. Sa recherche aboutit à une série de volumes destinés à faire date : les Œuvres philosophiques de Jaurès dont la seconde livraison (5 sont prévus), De La réalité du Monde sensible, vient de paraître. Un Jaurès inattendu y apparaît. Les socialistes officiels ont souvent cherché à minimiser cet ouvrage. Certains, dans un tour d’esprit stalinien recopiant celui d’Althusser rejetant les œuvres de jeunesse de Marx comme non scientifiques, scindent la vie de Jaurès en deux : un Jaurès antérieur à la découverte du prolétariat et de la lutte des classes, encore idéaliste, spiritualiste et religieux, et un Jaurès postérieur à cette rencontre, socialiste au sens sérieux du terme. Bref un Jaurès pré-jaurésien, idéaliste, professeur de philosophie traditionnel, pré-marxiste, et un Jaurès authentiquement jaurésien, matérialiste et socialiste, et même marxiste ! En érudit jauressien absolu, Jordi Blanc renvoie à son inanité cette interprétation de style guerre froide, avant tout destinée à fabriquer un mythe jauréssien moscovitement compatible. Cette édition fait au contraire ressortir la continuité de la pensée de Jaurès, la persistance des mêmes questionnements tout au long de son existence. Ne lance-t-il pas à Maurice Barrès, en 1906, bien après ses prétendues noces avec le prolétariat, en pleine chambre des députés : « je continue à faire de la métaphysique »? La thèse, soutenue en Sorbonne en 1892, n’est pas un moment passager de la pensée de Jaurès. Autant que la matrice elle en est le fil conducteur. Bien longtemps après, à la tribune de la Chambre, son auteur s’en explique : « Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraye. J’ai, il y a vingt ans, sur la nature et sur Dieu et sur leurs rapports, et sur le sens religieux du monde et de la vie, écrit un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée. » Or, ce livre de philosophie est de type métaphysique : une théologie lui sert d’armature, il contient une théorie de l’âme, de Dieu, du monde (une cosmologie), et, comme chez Leibniz, une théodicée. Son titre même indique une opposition à Kant qui réduisait le temps et l’espace à des structures subjectives de la perception tout en posant les bornes de la connaissance humaine. Philosophe de la finitude, Kant enferma l’homme et la connaissance du monde dans une prison. Pour Jaurès le monde existe bel et bien objectivement en dehors de nos sensations et il est possible de le connaître. Cependant, ces prises de position ne le conduisent ni à un positivisme, ni à un scientisme, ni même à un matérialisme. Elles forment la base d’une splendide philosophie théologique qui ne cesse de faire écho à Malebranche et à Leibniz tout en exploitant expressément des intuitions augustiniennes et pauliniennes. Contrairement à ce que veut la légende républicaine, Jaurès ne s’inscrit pas dans la continuité de la philosophie des Lumières. De façon étrange nombre de ses thuriféraires ont purement et simplement menti en présentant le jeune Jaurès – adulé par ses élèves, admiratifs du génie de ce professeur de peu plus âgé qu’eux – en le peignant comme « disciple des philosophes des Lumières et des révolutionnaires de 89 et de 93 », de « Voltaire, Rousseau, Diderot et des Encyclopédistes », proche du jeune Marx dans sa critique de la religion. Loin d’être matérialiste, Jaurès était spiritualiste et croyant (un peu à la façon d’Hugo), étranger aux Lumières et à leur athéisme. Les positions politiques de Jaurès ne livrent leur intelligibilité qu’en les rapportant à leur toile de fond, toujours occultée : la philosophie métaphysique, morale et religieuse développée de façon approfondie dans De La réalité du monde sensible. Bien avant les penseurs de la sécularisation, Jaurès ancre le socialisme dans le christianisme dont il est une sorte de pleine réalisation. Deux leçons émergent de l’éclatant édition forgée par Jordi Blanc : d’une part, Jean Jaurès est un philosophe, un vrai et grand philosophe, ayant sa place dans l’histoire de la pensée, quand d’autre part, éloigné des Lumières et pénétré des racines chrétiennes du socialisme, Jean Jaurès n’est pas socialistement conforme. IL n’appartient pas à ceux qui ont pouvoir se l’accaparer. Maurice Barrès l’avait compris dans l’hommage funèbre dont il gratifia la mémoire de son adversaire: « Jaurès n’était pas socialiste. Il était l’homme de génie du socialisme. »
Jean Jaurès était-il socialiste ? Par Robert Redeker.