AccueilCet article a été publié dans le journal Le Monde le 18 août 2009.
Les exploits sportifs - ceux des coureurs du Tour de France, ceux des nageurs des Championnats du monde de natation, ceux des athlètes des Mondiaux de Berlin -, l'apparition de mères porteuses, le recul du vieillissement (des quinquagénaires aux allures de poupées Barbie) et de l'âge de la mort, la poursuite d'activités autrefois réservées aux jeunes jusqu'à un âge avancé, conduisent à poser la question : ne vit-on pas une mutation du corps humain dont l'origine ne serait pas dans la pression de la sélection naturelle, mais dans un phénomène de type technique et culturel ? Quel est donc le corps nouveau du IIIe millénaire ? Le corps nouveau fut un mythe politique prométhéen du XXe siècle. Le corps nouveau contemporain, celui qui envahit nos écrans, nos rues et nos plages, s'édifie à mille lieues de ces mythes. Il ne ressemble pas au corps rêvé par Pierre de Coubertin : le corps totalitaire sportif. Il ne rappelle pas le corps inoxydable des fascistes, des nazis, des staliniens. Le corps du mythe totalitaire fut forgé par la politique, il exprimait le triomphe de la volonté politique. Ce corps-là, corps des athlètes des Jeux olympiques de Berlin tels que Leni Riefenstahl les exhibe dans Les Dieux du stade, corps des défilés sur la place Rouge à Moscou, était idéologique. L'était encore, comme la poussée remontante d'une sève déjà vaincue par l'histoire, le corps des nageuses est-allemandes des années 1970. Ce corps de la première moitié du XXe siècle était la forme anthropologique visible d'une idéologie. Il était une idéologie faite chair, une idéologie faite muscle, une idéologie faite énergie corporelle. C'est un corps nouveau - celui dont peu à peu l'espèce humaine se dote - auquel personne n'a jamais songé qui est apparu à sa place. Ce qui frappe : ce corps nouveau, dessinant les traits de l'humanité future, n'est pas un corps sculpté par la politique, au contraire de ce qu'attendait l'avant-guerre. Il est l'opposé du corps, transi et saturé de politique, auquel rêvaient tous les thuriféraires de l'homme nouveau. Le corps de l'homme contemporain, au sein duquel naît le corps de l'homme futur, est postérieur au volontarisme politique. C'est un corps postpolitique, un corps se développant à l'écart du politique. Son blason n'est pas à chercher dans la statuaire politique, mais dans la publicité, ses affiches, ses spots, ses impératifs. La dictée du corps ne vient plus ni de l'Eglise ni de l'idéologie politique, mais de la publicité. Publicité ici s'emploie au sens le plus large qui contient le sens restreint, commercial, devenu habituel : tout ce qui est mis en scène devant un public dans un espace collectif ouvert (sport, télévision, show-business, érotisme commercial, cinéma). La politique ne joue plus qu'un rôle mineur dans cet espace public, dont elle fut pourtant au XVIIIe siècle la créatrice, où elle n'est plus intégrée que sous la forme du spectacle, voire du divertissement. Cette transformation du corps humain s'explique par le déclin, en Europe, de la religion. Elle est une suite de la mort de Dieu. Le principe religieux maintenait depuis les origines du christianisme un corps pérenne, avec sa double face : portant le péché en lui, poison consubstantiel mêlé à la chair depuis la Chute, d'une part, et entité sacrée, intouchable, inviolable, temple et tabernacle, d'autre part. La religion maintenait le corps comme une réalité intangible, sa part de sacralité s'enracinant dans la notion d'incarnation. La médecine est devenue un pouvoir ayant ravi à la religion la propriété du corps des hommes. Par tradition, le corps appartenait à l'institution ecclésiastique, qui légiférait efficacement sur lui, les prêtres se chargeant d'entrer en possession effective du corps de chaque paroissien. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les corps se sont échappés de l'enclos religieux, imitant la chèvre de M. Seguin. Ils sont passés sous la garderie - de plus en plus pesante, oppressante, au nom du Bien qu'elle veut aux corps - de la médecine. Il importe de repérer cette substitution du pouvoir médical au pouvoir religieux comme l'événement qui a rendu possible le surgissement du corps nouveau. Parallèlement, cette mutation n'aurait pas été possible sans le passage d'une société de la valeur d'usage, où l'on gardait les mêmes meubles et la même garde-robe toute sa vie, les mêmes chaussures et où l'on reprisait les chaussettes, à la société de consommation (qui ne peut être une société d'abondance que parce qu'elle est au préalable une société de destruction dans laquelle le produit du travail des hommes n'apparaît que pour être détruit). Le corps nouveau, celui de chacun de nos contemporains, est avant tout le corps devenu ego. Notre époque se signale par cette singularité : elle a a inventé l'identification du moi et du corps. Chacun se pense ainsi : "je suis mon corps". Non "mon corps, ce papier, ce feu", comme écrivit joliment Michel Foucault, mais "mon corps, mon moi ; mon moi, mon corps". Les acharnés des sites de rencontres sur Internet, les stars du football aussi bien que les exhibitionnistes de "Secret Story" identifient leur moi avec leur corps. Toutes les femmes visées par les clips publicitaires pour les crèmes anti-âge ou les lingettes anti-fuites urinaires aussi. De même les hommes à qui l'on fait miroiter les mirages du Viagra. Ce bout de phrase, "je suis mon corps", devenu le soubassement des comportements de nos congénères, eût été aussi imprononçable qu'impensable dans les siècles passés. Au XVIIe siècle, le cogito de Descartes, "Je pense donc je suis", s'institue de ce que justement la pensée, assimilée au "je", lui-même assimilé à l'âme, se dévoile en tant que distincte du corps : un corps ne peut penser, encore moins se penser comme "je", actions dont la possibilité reste réservée à l'âme seule. En moins d'un siècle, entre 1950 et aujourd'hui, le corps a absorbé l'ego. Tout l'intérêt que notre époque porte aux sportifs écussonne cet engloutissement du moi par le corps. La récente identification du moi et du corps, phénomène de masse, constitue un retournement de portée historique, l'humanité s'étant signalée depuis ses origines par la dissociation entre le moi (que ce soit l'instance psychologique ou, au-delà, une entité spirituelle) et le corps. De même l'âme a toujours été pensée dans une certaine indépendance par rapport au corps. Le corps nouveau est le corps de la confusion de l'âme et du corps, du moi et du corps, de la pensée et du corps. Le corps nouveau, c'est avant tout le corps qui a absorbé le moi, qui a en quelque sorte gobé le moi. Le mépris des intellectuels pour la publicité, au sens restreint, est obscurantiste. Depuis son apparition sur le cadavre de feu la réclame, la publicité accomplit un grand oeuvre de portée anthropologique : une transmutation majeure. Le grand oeuvre de la publicité consiste dans une double sublimation : le rabattement du moi sur le corps, et l'élévation du corps au moi. Ouvrons un magazine, regardons la télévision, arrêtons nos regards sur les affiches dans la rue, laissons-nous fasciner par les infatigables hardeuses - une leçon d'anthropologie crève alors nos yeux : dans notre monde, le corps est le moi, le moi est le corps. A la télévision, la publicité est le moment matriciel : l'ensemble des programmes, en particulier les plus forts et les plus prescriptifs, c'est-à-dire le sport, les variétés musicales et la pornographie, se trahissent aisément comme étant des sous-produits de la publicité. Il est faux de voir ces programmes comme des assiettes à mouches destinées à coller le téléspectateur à la publicité. Différente est la vérité : ces programmes sont des produits dérivés de la publicité, dans laquelle réside l'essence de la télévision, et dont la transformation de l'homme (le repli du moi sur le corps) est le mode d'opérer. Dans ces hauts moments de télévision - sports, variétés et pornographie -, le grand oeuvre de transmutation collective du corps en ego par la publicité apparaît en plein travail. Le sport, la publicité et la pornographie ne sont pas des zones secondaires de notre modernité, de simples divertissements. N'étant pas une simple mise en spectacle des corps tels qu'ils existent, ils sont plutôt le logiciel programmatique du corps humain à venir. Matriciels, voyons en eux le berceau de l'homme du XXIe siècle. Un point commun les rassemble : l'âme et le moi, appelés à perdre leur indépendance, s'y dissolvent dans le corps. Et si "egobody" - "moi, c'est-à-dire mon corps" - était, sur le modèle des sportifs et des hardeuses, le nom du nouvel l'homme nouveau ?
Le nouveau corps de l'homme entre sport, publicité et pornographie. Par Robert Redeker