AccueilC’est une déferlante : on se rue sur le Développement Personnel (DP). Un salon lui est consacré. Des piles de livres, remplis d’affirmations et de conseils, s’entassent dans les librairies et les supermarchés. Une foule de coaches et de cabinets spécialisés en DP apparaît. Tous, à l’instar des bonimenteurs et charlatans, promettent monts et merveilles, tout et son contraire : l’intempérance et la santé, le succès et la sagesse, la réussite dans le siècle et la spiritualité, l’intensité et la sérénité, l’argent et le bonheur. La marque de fabrique commune à toutes ces productions se résume dans la promesse servant de titre à la satire signée Roger-Pol Droit : Et votre vie sera parfaite. Voilà la promesse : une vie parfaite, si vous suivez les recettes. Les religions promettaient un jugement dans l’au-delà, ou bien exigeaient pour l’ici-bas une vie de vertu, de sainteté, de foi. Avec le D.P., point de ces choses, censées avoir le tort de nécessiter du temps et des efforts, censées exiger des sacrifices. Vous accédez à la vie parfaite aussi parfaitement qu’en appuyant sur une télécommande. Dans un livre critique, Le Développement personnel, Michel Lacroix ne manque pas d’exhiber l’incohérence des promesses contradictoires : “Le développement personnel entretient l’espoir, probablement chimérique, que l’on pourrait se produire à la fois comme un battant et un sage, un homme d’affaires et un yogi, un capitaine d’industrie et un maître spirituel” (DP, p.108). Bref, l’idéal du DP est la création d’un homme nouveau, “ synthèse de Bill Gates et de Krishnamurti ”. Développement, voilà un mot qui signe une époque ! Un vocable sans cesse invoqué, si ce n’est psalmodié comme un mot d’ordre. On a exalté le développement économique, on a ausculté les pays en voie de développement, on prône le développement durable. Le même régime est appliqué à la personne humaine : il faut qu’elle se développe. Il est supposé aussi que l’école doit œuvrer au développement de l’enfant. Jadis, il importait d’assurer son salut, de mourir pour la patrie, de vivre dans la vertu privée ou publique, ou de laisser un héritage à sa descendance. Une nouvelle loi, fortement intériorisée dans les imaginaires, fait régner son impérative dictature ; elle exige : il faut se développer, tu dois te développer. Développement dit donc une sorte de loi générale de notre temps, allant de l’économie vers l’homme, à laquelle chaque chose doit se soumettre. Sous la tutelle de cette obligation – il apparaît scandaleux de ne pas vouloir se développer –, des charlatans et des gourous ont élaboré de fumeuses théories et créé une multitude d’officines organisatrices de stages dont la cartographie reproduit la galaxie du D.P. Cet univers repose sur un postulat : la personne humaine doit elle aussi tomber sous la juridiction du développement. C’est, bien inconsciemment, dans cette loi générale de l’époque, c’est-à-dire en étant situé sociologiquement et politiquement, que le D.P. déploie son activité. Développement, ou l’autre nom du Bien, le nouveau nom du Bien. L’ouvrage de Michel Lacroix permet de répondre à la question : “ Qu’est-ce que le Développement personnel ? ”. En apparence, rien de plus légitime ; en réalité, rien de plus malsain. Évitons de confondre le D.P. avec une psychothérapie : il ne s’agit aucunement de guérir, de soigner, mais d’intensifier, d’optimiser. Le développement personnel ne veut ni soigner ni réparer – il récuse la psychanalyse et le poids du passé psychologique -, il veut, par une mise en condition mentale de l’individu, maximiser. Il exalte la culture des résultats ; la valeur d’un homme se mesure, dès lors, aux résultats tangibles auxquels, dans la compétition généralisée et la guerre de chacun contre chacun, il parvient. Pour atteindre ce résultat, le DP propose une série de techniques dont l’inventaire dessine les traits d’un folklore qui ne manque pas d’évoquer les âneries de l’ésotérisme et le bazar bariolé des superstitions: pensée positive, respiration holotropique, PNL (programmation neurolinguistique), récitation de mantras, rebirth, régression dans les vies antérieures, culture des EMC (États Modifiés de Conscience), etc. À côté de cette quincaillerie, Le Matin des magiciens, de Pauwels et Bergier, paraît aussi sérieux qu’une thèse en Sorbonne. Par le biais de cet attirail, le DP prétend pousser à son maximum le potentiel de ses clients. À la base, se trouve une idolâtrie du cerveau : nous n’utiliserions que 10% de cet organe, que le DP se propose de porter à sa puissance maximale. Les accros du DP, charlatans et naïfs mêlés, prennent le cerveau pour le nouveau Deus absconditus. Le cerveau est conçu comme une sorte d’ordinateur central – l’imaginaire naïf issu de l’informatique déteint sur l’appréhension du vivant, en passant pour la vérité. Au total, le DP ne se veut pas l’affaire de l’humain malade qui chercherait à mieux vivre, mais de l’humain apparemment sain qui souhaite se surpasser, aller au bout de toutes ses capacités. Le DP s’adresse à l’humain collé aux mythes contemporains du cerveau, de l’énergie, de la réussite, prisonnier d’une inextinguible volonté de puissance : maximiser ses ressources afin d’acquérir la puissance sur autrui. Aucun potentiel ne doit rester inexploité. Martin Heidegger, dans sa célèbre conférence “ Qu’est-ce que la technique ? ”, a remarqué qu’à l’ère de la technique planétarisée rien n’échappe à la logique du fonds ; chaque être de la nature est, par la société moderne, approché selon cette logique : un fonds, un capital. Le DP est prisonnier de cette tendance. Derrière lui se tapit, sous forme de présupposé, l’idée que l’être humain est un tel fonds, un capital qu’il ne faut pas laisser dormir. Le DP véhicule une anthropologie bien précise, une certaine idée de l’homme. Une remarque de Michel Lacroix nous met sur la voie: “ Les formateurs [les coaches], qui ne mesurent pas toujours l’antinomie profonde entre les mots choix et tradition, rêvent d’un homme planétaire, transculturel, sans attache véritable, navigant dans le patrimoine de l’humanité, faisant son miel de tout et ne craignant pas le syncrétisme ” (DP, p.68). L’être humain est tenu pour un isolat, de part en part responsable de ses échecs et de ses réussites ; par suite, on suppose qu’il suffit de motiver positivement l’individu, via des techniques proches des conditionnements à l’œuvre dans les sectes ou les vestiaires sportifs, de le reprogrammer neurologiquement pour le placer sur la voie de la réussite. Vous êtres SDF ? Vous en êtes coupable, votre vie de misère est le produit de l’idée négative que vous vous faites de vous-mêmes, de la jachère dans laquelle vous abandonnez vos potentialités. Vous n’avez pas de chance ? Vous en êtes coupable, ne mettez pas sur le dos de la chance les malheurs de votre existence ! Votre vie sera comme vous la voudrez ! Parfaite, si vous le voulez ! Ces quelques phrases résument le message du DP en exprimant son idée de l’homme : idéalisme, égocentrisme (chaque ego comme centre de l’univers), indépendance absolue vis-à-vis des déterminismes psychologiques et sociologiques. Au creux de ses énoncés se cache un scientisme paradoxal, qui renie les acquis de la science, en particulier de la psychologie et de la sociologie. Outre l’aspect totalitaire du DP (l’univers orwellien de la manipulation mentale, si bien mis en scène dans le livre de Roger-Pol Droit Et votre vie sera parfaite), on observera sa pauvreté anthropologique : Bossuet et Pascal, à l’inverse, nous enseignent la valeur humaine de la finitude, de l’échec, de la maladie, de la douleur, de la pauvreté, de toute cette expérience de l’humain exclue par le fanatisme de la positivité présente dans le DP. Lavage de cerveau : la vie humaine comme drame et tragédie, comme confrontation à la finitude et à la faiblesse, comme nécessité de renoncement, est évacuée, objet d’un interdit de penser. Le cerveau, ce nouveau dieu dont le DP cultive le fanatisme est passé à la machine, comme l’amour dans une jolie chanson d’Alain Souchon. Les métaphores employées sont éclairantes à cet égard. Le cerveau est souvent comparé à un ordinateur, la vie à un cinéma dont l’ego serait à la fois le metteur en scène et le spectateur. Selon Michel Lacroix, tout le DP s’organise autour du paradigme de “ l’homme machine multimédia ”, un “ paradigme informatique et télévisuel ”. Ces comparaisons technologiques – en plus du fétichisme techniciste qu’elles expriment – montrent à quel point les tenants du DP demeurent dépendants de l’imaginaire collectif planétaire actuel, quand bien même ils récusent tout déterminisme sociologique. Ainsi donc, la vie psychique ressemblerait à une machine multimédia – modèle à la fois subjectiviste et idéaliste. Il résulte de cette vision subjectiviste une “ propension à penser les problèmes sociaux en termes psychologiques ”, selon la formule de Michel Lacroix, autrement dit un hyper-réductionnisme. Mais ce réductionnisme psychologique n’est pas un déterminisme : le psychologisme du DP présuppose la liberté absolue du sujet-roi. D’autre part, pour le DP, la spiritualité n’est pas affaire de foi mais d’expérience (dont la prétendue preuve s’étale dans les fameux “ États Modifiés de Conscience ”, les EMC). C’est un expérimentisme typiquement moderne. Le but de cette spiritualité: dépasser les limites, aller au-delà de l’extrême. Les religions posaient des limitations à l’hybris humaine, s’accompagnant d’une méditation sur la finitude. Le DP s’éloigne de cette sagesse, voyant la spiritualité, uniquement envisagée sous l’angle de l’expérience, comme un déchaînement sans bornes de la volonté. On peut très bien établir un parallèle entre cet expérimentisme et la vogue des sports extrêmes. Partout, il s’agit d’éprouver des “ sensations ”, nouvelles si possible. En ce sens, le DP s’inscrit dans le mythe de l’infinitisation, qui a ouvert l’époque moderne à partir du XVIIe siècle. Michel Lacroix l’observe avec pertinence: “ Le développement personnel est en parfaite résonnance avec la culture de l’illimité qui se répand de nos jours, et qui est illustrée par l’exploit sportif, le dopage, les prouesses scientifiques ou médicales, le souci de la forme physique, le désir de longévité, la drogue, la croyance en la réincarnation ” (DP, p.102). L’idée de limitation (qu’était, par exemple la notion de péché limitant le désir et la volonté) est en effet devenue insupportable aux hommes contemporains. Outre la librairie, le commerce du DP passe par la multiplication de stages, animés par des coaches plus ou moins autoproclamés. Cette pratique stagiaire signe la rupture avec le vent de liberté ouvrant le célèbre texte de Kant, “ Qu’est-ce que les Lumières ? ”. Kant y décrivait l’état de minorité : un livre qui a de l’entendement à ma place, “ un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire ”, “ un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place ”. Dans ces stages, le client se place sous l’autorité du coach, qui s’arroge tous les pouvoirs. C’est une déferlante : on se rue sur le Développement Personnel (DP). Un salon lui est consacré. Des piles de livres, remplis d’affirmations et de conseils, s’entassent dans les librairies et les supermarchés. Une foule de coaches et de cabinets spécialisés en DP apparaît. Tous, à l’instar des bonimenteurs et charlatans, promettent monts et merveilles, tout et son contraire : l’intempérance et la santé, le succès et la sagesse, la réussite dans le siècle et la spiritualité, l’intensité et la sérénité, l’argent et le bonheur. La marque de fabrique commune à toutes ces productions se résume dans la promesse servant de titre à la satire signée Roger-Pol Droit : Et votre vie sera parfaite. Voilà la promesse : une vie parfaite, si vous suivez les recettes. Les religions promettaient un jugement dans l’au-delà, ou bien exigeaient pour l’ici-bas une vie de vertu, de sainteté, de foi. Avec le D.P., point de ces choses, censées avoir le tort de nécessiter du temps et des efforts, censées exiger des sacrifices. Vous accédez à la vie parfaite aussi parfaitement qu’en appuyant sur une télécommande. Dans un livre critique, Le Développement personnel, Michel Lacroix ne manque pas d’exhiber l’incohérence des promesses contradictoires : “Le développement personnel entretient l’espoir, probablement chimérique, que l’on pourrait se produire à la fois comme un battant et un sage, un homme d’affaires et un yogi, un capitaine d’industrie et un maître spirituel” (DP, p.108). Bref, l’idéal du DP est la création d’un homme nouveau, “ synthèse de Bill Gates et de Krishnamurti ”. Développement, voilà un mot qui signe une époque ! Un vocable sans cesse invoqué, si ce n’est psalmodié comme un mot d’ordre. On a exalté le développement économique, on a ausculté les pays en voie de développement, on prône le développement durable. Le même régime est appliqué à la personne humaine : il faut qu’elle se développe. Il est supposé aussi que l’école doit œuvrer au développement de l’enfant. Jadis, il importait d’assurer son salut, de mourir pour la patrie, de vivre dans la vertu privée ou publique, ou de laisser un héritage à sa descendance. Une nouvelle loi, fortement intériorisée dans les imaginaires, fait régner son impérative dictature ; elle exige : il faut se développer, tu dois te développer. Développement dit donc une sorte de loi générale de notre temps, allant de l’économie vers l’homme, à laquelle chaque chose doit se soumettre. Sous la tutelle de cette obligation – il apparaît scandaleux de ne pas vouloir se développer –, des charlatans et des gourous ont élaboré de fumeuses théories et créé une multitude d’officines organisatrices de stages dont la cartographie reproduit la galaxie du D.P. Cet univers repose sur un postulat : la personne humaine doit elle aussi tomber sous la juridiction du développement. C’est, bien inconsciemment, dans cette loi générale de l’époque, c’est-à-dire en étant situé sociologiquement et politiquement, que le D.P. déploie son activité. Développement, ou l’autre nom du Bien, le nouveau nom du Bien. L’ouvrage de Michel Lacroix permet de répondre à la question : “ Qu’est-ce que le Développement personnel ? ”. En apparence, rien de plus légitime ; en réalité, rien de plus malsain. Évitons de confondre le D.P. avec une psychothérapie : il ne s’agit aucunement de guérir, de soigner, mais d’intensifier, d’optimiser. Le développement personnel ne veut ni soigner ni réparer – il récuse la psychanalyse et le poids du passé psychologique -, il veut, par une mise en condition mentale de l’individu, maximiser. Il exalte la culture des résultats ; la valeur d’un homme se mesure, dès lors, aux résultats tangibles auxquels, dans la compétition généralisée et la guerre de chacun contre chacun, il parvient. Pour atteindre ce résultat, le DP propose une série de techniques dont l’inventaire dessine les traits d’un folklore qui ne manque pas d’évoquer les âneries de l’ésotérisme et le bazar bariolé des superstitions: pensée positive, respiration holotropique, PNL (programmation neurolinguistique), récitation de mantras, rebirth, régression dans les vies antérieures, culture des EMC (États Modifiés de Conscience), etc. À côté de cette quincaillerie, Le Matin des magiciens, de Pauwels et Bergier, paraît aussi sérieux qu’une thèse en Sorbonne. Par le biais de cet attirail, le DP prétend pousser à son maximum le potentiel de ses clients. À la base, se trouve une idolâtrie du cerveau : nous n’utiliserions que 10% de cet organe, que le DP se propose de porter à sa puissance maximale. Les accros du DP, charlatans et naïfs mêlés, prennent le cerveau pour le nouveau Deus absconditus. Le cerveau est conçu comme une sorte d’ordinateur central – l’imaginaire naïf issu de l’informatique déteint sur l’appréhension du vivant, en passant pour la vérité. Au total, le DP ne se veut pas l’affaire de l’humain malade qui chercherait à mieux vivre, mais de l’humain apparemment sain qui souhaite se surpasser, aller au bout de toutes ses capacités. Le DP s’adresse à l’humain collé aux mythes contemporains du cerveau, de l’énergie, de la réussite, prisonnier d’une inextinguible volonté de puissance : maximiser ses ressources afin d’acquérir la puissance sur autrui. Aucun potentiel ne doit rester inexploité. Martin Heidegger, dans sa célèbre conférence “ Qu’est-ce que la technique ? ”, a remarqué qu’à l’ère de la technique planétarisée rien n’échappe à la logique du fonds ; chaque être de la nature est, par la société moderne, approché selon cette logique : un fonds, un capital. Le DP est prisonnier de cette tendance. Derrière lui se tapit, sous forme de présupposé, l’idée que l’être humain est un tel fonds, un capital qu’il ne faut pas laisser dormir. Le DP véhicule une anthropologie bien précise, une certaine idée de l’homme. Une remarque de Michel Lacroix nous met sur la voie: “ Les formateurs [les coaches], qui ne mesurent pas toujours l’antinomie profonde entre les mots choix et tradition, rêvent d’un homme planétaire, transculturel, sans attache véritable, navigant dans le patrimoine de l’humanité, faisant son miel de tout et ne craignant pas le syncrétisme ” (DP, p.68). L’être humain est tenu pour un isolat, de part en part responsable de ses échecs et de ses réussites ; par suite, on suppose qu’il suffit de motiver positivement l’individu, via des techniques proches des conditionnements à l’œuvre dans les sectes ou les vestiaires sportifs, de le reprogrammer neurologiquement pour le placer sur la voie de la réussite. Vous êtres SDF ? Vous en êtes coupable, votre vie de misère est le produit de l’idée négative que vous vous faites de vous-mêmes, de la jachère dans laquelle vous abandonnez vos potentialités. Vous n’avez pas de chance ? Vous en êtes coupable, ne mettez pas sur le dos de la chance les malheurs de votre existence ! Votre vie sera comme vous la voudrez ! Parfaite, si vous le voulez ! Ces quelques phrases résument le message du DP en exprimant son idée de l’homme : idéalisme, égocentrisme (chaque ego comme centre de l’univers), indépendance absolue vis-à-vis des déterminismes psychologiques et sociologiques. Au creux de ses énoncés se cache un scientisme paradoxal, qui renie les acquis de la science, en particulier de la psychologie et de la sociologie. Outre l’aspect totalitaire du DP (l’univers orwellien de la manipulation mentale, si bien mis en scène dans le livre de Roger-Pol Droit Et votre vie sera parfaite), on observera sa pauvreté anthropologique : Bossuet et Pascal, à l’inverse, nous enseignent la valeur humaine de la finitude, de l’échec, de la maladie, de la douleur, de la pauvreté, de toute cette expérience de l’humain exclue par le fanatisme de la positivité présente dans le DP. Lavage de cerveau : la vie humaine comme drame et tragédie, comme confrontation à la finitude et à la faiblesse, comme nécessité de renoncement, est évacuée, objet d’un interdit de penser. Le cerveau, ce nouveau dieu dont le DP cultive le fanatisme est passé à la machine, comme l’amour dans une jolie chanson d’Alain Souchon. Les métaphores employées sont éclairantes à cet égard. Le cerveau est souvent comparé à un ordinateur, la vie à un cinéma dont l’ego serait à la fois le metteur en scène et le spectateur. Selon Michel Lacroix, tout le DP s’organise autour du paradigme de “ l’homme machine multimédia ”, un “ paradigme informatique et télévisuel ”. Ces comparaisons technologiques – en plus du fétichisme techniciste qu’elles expriment – montrent à quel point les tenants du DP demeurent dépendants de l’imaginaire collectif planétaire actuel, quand bien même ils récusent tout déterminisme sociologique. Ainsi donc, la vie psychique ressemblerait à une machine multimédia – modèle à la fois subjectiviste et idéaliste. Il résulte de cette vision subjectiviste une “ propension à penser les problèmes sociaux en termes psychologiques ”, selon la formule de Michel Lacroix, autrement dit un hyper-réductionnisme. Mais ce réductionnisme psychologique n’est pas un déterminisme : le psychologisme du DP présuppose la liberté absolue du sujet-roi. D’autre part, pour le DP, la spiritualité n’est pas affaire de foi mais d’expérience (dont la prétendue preuve s’étale dans les fameux “ États Modifiés de Conscience ”, les EMC). C’est un expérimentisme typiquement moderne. Le but de cette spiritualité: dépasser les limites, aller au-delà de l’extrême. Les religions posaient des limitations à l’hybris humaine, s’accompagnant d’une méditation sur la finitude. Le DP s’éloigne de cette sagesse, voyant la spiritualité, uniquement envisagée sous l’angle de l’expérience, comme un déchaînement sans bornes de la volonté. On peut très bien établir un parallèle entre cet expérimentisme et la vogue des sports extrêmes. Partout, il s’agit d’éprouver des “ sensations ”, nouvelles si possible. En ce sens, le DP s’inscrit dans le mythe de l’infinitisation, qui a ouvert l’époque moderne à partir du XVIIe siècle. Michel Lacroix l’observe avec pertinence: “ Le développement personnel est en parfaite résonnance avec la culture de l’illimité qui se répand de nos jours, et qui est illustrée par l’exploit sportif, le dopage, les prouesses scientifiques ou médicales, le souci de la forme physique, le désir de longévité, la drogue, la croyance en la réincarnation ” (DP, p.102). L’idée de limitation (qu’était, par exemple la notion de péché limitant le désir et la volonté) est en effet devenue insupportable aux hommes contemporains. Outre la librairie, le commerce du DP passe par la multiplication de stages, animés par des coaches plus ou moins autoproclamés. Cette pratique stagiaire signe la rupture avec le vent de liberté ouvrant le célèbre texte de Kant, “ Qu’est-ce que les Lumières ? ”. Kant y décrivait l’état de minorité : un livre qui a de l’entendement à ma place, “ un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire ”, “ un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place ”. Dans ces stages, le client se place sous l’autorité du coach, qui s’arroge tous les pouvoirs. C’est une déferlante : on se rue sur le Développement Personnel (DP). Un salon lui est consacré. Des piles de livres, remplis d’affirmations et de conseils, s’entassent dans les librairies et les supermarchés. Une foule de coaches et de cabinets spécialisés en DP apparaît. Tous, à l’instar des bonimenteurs et charlatans, promettent monts et merveilles, tout et son contraire : l’intempérance et la santé, le succès et la sagesse, la réussite dans le siècle et la spiritualité, l’intensité et la sérénité, l’argent et le bonheur. La marque de fabrique commune à toutes ces productions se résume dans la promesse servant de titre à la satire signée Roger-Pol Droit : Et votre vie sera parfaite. Voilà la promesse : une vie parfaite, si vous suivez les recettes. Les religions promettaient un jugement dans l’au-delà, ou bien exigeaient pour l’ici-bas une vie de vertu, de sainteté, de foi. Avec le D.P., point de ces choses, censées avoir le tort de nécessiter du temps et des efforts, censées exiger des sacrifices. Vous accédez à la vie parfaite aussi parfaitement qu’en appuyant sur une télécommande. Dans un livre critique, Le Développement personnel, Michel Lacroix ne manque pas d’exhiber l’incohérence des promesses contradictoires : “Le développement personnel entretient l’espoir, probablement chimérique, que l’on pourrait se produire à la fois comme un battant et un sage, un homme d’affaires et un yogi, un capitaine d’industrie et un maître spirituel” (DP, p.108). Bref, l’idéal du DP est la création d’un homme nouveau, “ synthèse de Bill Gates et de Krishnamurti ”. Développement, voilà un mot qui signe une époque ! Un vocable sans cesse invoqué, si ce n’est psalmodié comme un mot d’ordre. On a exalté le développement économique, on a ausculté les pays en voie de développement, on prône le développement durable. Le même régime est appliqué à la personne humaine : il faut qu’elle se développe. Il est supposé aussi que l’école doit œuvrer au développement de l’enfant. Jadis, il importait d’assurer son salut, de mourir pour la patrie, de vivre dans la vertu privée ou publique, ou de laisser un héritage à sa descendance. Une nouvelle loi, fortement intériorisée dans les imaginaires, fait régner son impérative dictature ; elle exige : il faut se développer, tu dois te développer. Développement dit donc une sorte de loi générale de notre temps, allant de l’économie vers l’homme, à laquelle chaque chose doit se soumettre. Sous la tutelle de cette obligation – il apparaît scandaleux de ne pas vouloir se développer –, des charlatans et des gourous ont élaboré de fumeuses théories et créé une multitude d’officines organisatrices de stages dont la cartographie reproduit la galaxie du D.P. Cet univers repose sur un postulat : la personne humaine doit elle aussi tomber sous la juridiction du développement. C’est, bien inconsciemment, dans cette loi générale de l’époque, c’est-à-dire en étant situé sociologiquement et politiquement, que le D.P. déploie son activité. Développement, ou l’autre nom du Bien, le nouveau nom du Bien. L’ouvrage de Michel Lacroix permet de répondre à la question : “ Qu’est-ce que le Développement personnel ? ”. En apparence, rien de plus légitime ; en réalité, rien de plus malsain. Évitons de confondre le D.P. avec une psychothérapie : il ne s’agit aucunement de guérir, de soigner, mais d’intensifier, d’optimiser. Le développement personnel ne veut ni soigner ni réparer – il récuse la psychanalyse et le poids du passé psychologique -, il veut, par une mise en condition mentale de l’individu, maximiser. Il exalte la culture des résultats ; la valeur d’un homme se mesure, dès lors, aux résultats tangibles auxquels, dans la compétition généralisée et la guerre de chacun contre chacun, il parvient. Pour atteindre ce résultat, le DP propose une série de techniques dont l’inventaire dessine les traits d’un folklore qui ne manque pas d’évoquer les âneries de l’ésotérisme et le bazar bariolé des superstitions: pensée positive, respiration holotropique, PNL (programmation neurolinguistique), récitation de mantras, rebirth, régression dans les vies antérieures, culture des EMC (États Modifiés de Conscience), etc. À côté de cette quincaillerie, Le Matin des magiciens, de Pauwels et Bergier, paraît aussi sérieux qu’une thèse en Sorbonne. Par le biais de cet attirail, le DP prétend pousser à son maximum le potentiel de ses clients. À la base, se trouve une idolâtrie du cerveau : nous n’utiliserions que 10% de cet organe, que le DP se propose de porter à sa puissance maximale. Les accros du DP, charlatans et naïfs mêlés, prennent le cerveau pour le nouveau Deus absconditus. Le cerveau est conçu comme une sorte d’ordinateur central – l’imaginaire naïf issu de l’informatique déteint sur l’appréhension du vivant, en passant pour la vérité. Au total, le DP ne se veut pas l’affaire de l’humain malade qui chercherait à mieux vivre, mais de l’humain apparemment sain qui souhaite se surpasser, aller au bout de toutes ses capacités. Le DP s’adresse à l’humain collé aux mythes contemporains du cerveau, de l’énergie, de la réussite, prisonnier d’une inextinguible volonté de puissance : maximiser ses ressources afin d’acquérir la puissance sur autrui. Aucun potentiel ne doit rester inexploité. Martin Heidegger, dans sa célèbre conférence “ Qu’est-ce que la technique ? ”, a remarqué qu’à l’ère de la technique planétarisée rien n’échappe à la logique du fonds ; chaque être de la nature est, par la société moderne, approché selon cette logique : un fonds, un capital. Le DP est prisonnier de cette tendance. Derrière lui se tapit, sous forme de présupposé, l’idée que l’être humain est un tel fonds, un capital qu’il ne faut pas laisser dormir. Le DP véhicule une anthropologie bien précise, une certaine idée de l’homme. Une remarque de Michel Lacroix nous met sur la voie: “ Les formateurs [les coaches], qui ne mesurent pas toujours l’antinomie profonde entre les mots choix et tradition, rêvent d’un homme planétaire, transculturel, sans attache véritable, navigant dans le patrimoine de l’humanité, faisant son miel de tout et ne craignant pas le syncrétisme ” (DP, p.68). L’être humain est tenu pour un isolat, de part en part responsable de ses échecs et de ses réussites ; par suite, on suppose qu’il suffit de motiver positivement l’individu, via des techniques proches des conditionnements à l’œuvre dans les sectes ou les vestiaires sportifs, de le reprogrammer neurologiquement pour le placer sur la voie de la réussite. Vous êtres SDF ? Vous en êtes coupable, votre vie de misère est le produit de l’idée négative que vous vous faites de vous-mêmes, de la jachère dans laquelle vous abandonnez vos potentialités. Vous n’avez pas de chance ? Vous en êtes coupable, ne mettez pas sur le dos de la chance les malheurs de votre existence ! Votre vie sera comme vous la voudrez ! Parfaite, si vous le voulez ! Ces quelques phrases résument le message du DP en exprimant son idée de l’homme : idéalisme, égocentrisme (chaque ego comme centre de l’univers), indépendance absolue vis-à-vis des déterminismes psychologiques et sociologiques. Au creux de ses énoncés se cache un scientisme paradoxal, qui renie les acquis de la science, en particulier de la psychologie et de la sociologie. Outre l’aspect totalitaire du DP (l’univers orwellien de la manipulation mentale, si bien mis en scène dans le livre de Roger-Pol Droit Et votre vie sera parfaite), on observera sa pauvreté anthropologique : Bossuet et Pascal, à l’inverse, nous enseignent la valeur humaine de la finitude, de l’échec, de la maladie, de la douleur, de la pauvreté, de toute cette expérience de l’humain exclue par le fanatisme de la positivité présente dans le DP. Lavage de cerveau : la vie humaine comme drame et tragédie, comme confrontation à la finitude et à la faiblesse, comme nécessité de renoncement, est évacuée, objet d’un interdit de penser. Le cerveau, ce nouveau dieu dont le DP cultive le fanatisme est passé à la machine, comme l’amour dans une jolie chanson d’Alain Souchon. Les métaphores employées sont éclairantes à cet égard. Le cerveau est souvent comparé à un ordinateur, la vie à un cinéma dont l’ego serait à la fois le metteur en scène et le spectateur. Selon Michel Lacroix, tout le DP s’organise autour du paradigme de “ l’homme machine multimédia ”, un “ paradigme informatique et télévisuel ”. Ces comparaisons technologiques – en plus du fétichisme techniciste qu’elles expriment – montrent à quel point les tenants du DP demeurent dépendants de l’imaginaire collectif planétaire actuel, quand bien même ils récusent tout déterminisme sociologique. Ainsi donc, la vie psychique ressemblerait à une machine multimédia – modèle à la fois subjectiviste et idéaliste. Il résulte de cette vision subjectiviste une “ propension à penser les problèmes sociaux en termes psychologiques ”, selon la formule de Michel Lacroix, autrement dit un hyper-réductionnisme. Mais ce réductionnisme psychologique n’est pas un déterminisme : le psychologisme du DP présuppose la liberté absolue du sujet-roi. D’autre part, pour le DP, la spiritualité n’est pas affaire de foi mais d’expérience (dont la prétendue preuve s’étale dans les fameux “ États Modifiés de Conscience ”, les EMC). C’est un expérimentisme typiquement moderne. Le but de cette spiritualité: dépasser les limites, aller au-delà de l’extrême. Les religions posaient des limitations à l’hybris humaine, s’accompagnant d’une méditation sur la finitude. Le DP s’éloigne de cette sagesse, voyant la spiritualité, uniquement envisagée sous l’angle de l’expérience, comme un déchaînement sans bornes de la volonté. On peut très bien établir un parallèle entre cet expérimentisme et la vogue des sports extrêmes. Partout, il s’agit d’éprouver des “ sensations ”, nouvelles si possible. En ce sens, le DP s’inscrit dans le mythe de l’infinitisation, qui a ouvert l’époque moderne à partir du XVIIe siècle. Michel Lacroix l’observe avec pertinence: “ Le développement personnel est en parfaite résonnance avec la culture de l’illimité qui se répand de nos jours, et qui est illustrée par l’exploit sportif, le dopage, les prouesses scientifiques ou médicales, le souci de la forme physique, le désir de longévité, la drogue, la croyance en la réincarnation ” (DP, p.102). L’idée de limitation (qu’était, par exemple la notion de péché limitant le désir et la volonté) est en effet devenue insupportable aux hommes contemporains. Outre la librairie, le commerce du DP passe par la multiplication de stages, animés par des coaches plus ou moins autoproclamés. Cette pratique stagiaire signe la rupture avec le vent de liberté ouvrant le célèbre texte de Kant, “ Qu’est-ce que les Lumières ? ”. Kant y décrivait l’état de minorité : un livre qui a de l’entendement à ma place, “ un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire ”, “ un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place ”. Dans ces stages, le client se place sous l’autorité du coach, qui s’arroge tous les pouvoirs.
Le Développement Personnel contre la personne. (1) Par Robert Redeker