Que penser de la pétition des “ 113 ” intellectuels en faveur de la paix ? Voilà une action qui est traversée par la nostalgie d’un combat commun avec le monde militant et avec le monde opprimé : retrouver une posture que les dernières décennies du XXème siècle avaient effacée. Gommer le déchirement, survenu au moment de la critique du totalitarisme, entre l’intellectuel et le militant – voilà la tache de cette nostalgie. Ecrire, publier, pétitionner, militer sous le souffle grisant du vent de l’histoire – voilà l’âme de cette nostalgie. Ce pacifisme est habité par le désir de reconstituer une intime articulation entre “ les intellectuels ” et “ le prolétariat ”, comme elle a pu exister jadis, à ceci près que le prolétariat a déclaré forfait, s’éclipsant de l’histoire. Perdu le prolétariat ? Qu’à Clio ne plaise ! Un remplaçant lui a été trouvé : l’opprimé du tiers-monde, de préférence musulman. Dans leur précipitation, les pétitionnaires, nostalgiques d’une fusion holiste entre les intellectuels et les opprimés, ont soigneusement évité de sonder la nature de l’idéologie (l’Islam) véhiculée par le substitut de feu le prolétariat. Quant à dire, à l’instar de certains d’entre eux, que c’est l’Occident qui a provoqué l’islamisme et le terrorisme, autrement dit que la victime est le coupable, c’est faire preuve d’un déterminisme historique strictement mécaniste qui témoigne d’une consternante méconnaissance de la logique propre de l’Islam. C’est confondre l’histoire avec la physique classique: en histoire pourtant, n’oeuvrent pas seulement des déterminismes mécanistes, mais également des logiques propres aux cultures. Une dépression séculaire hante les intellectuels, dont Paul Klee livra la formule : “ le peuple manque ”. Le prolétariat a fait illusion un temps, en tant qu’objet du désir. Le vide laissé par l’évaporation de la classe ouvrière, accentuée par la nostalgie des temps heureux où intellectuels et prolétariat s’articulaient en une unité de sorte à rêver ensemble au même but, est comblé par les masses musulmanes, dont on s’acharne obstinément à ignorer le projet. De même que longtemps les intellectuels demeurèrent dans la cécité volontaire devant l’épouvante que transportait la forme prise dans l’histoire par l’idéal communiste, sous prétexte que cet idéal concentrait l’espoir des malheureux, de même cette posture de cécité volontaire trouve sa reprise depuis les attentats de New York, mais par rapport à l’Islam (sous le même prétexte : l’islam est aujourd’hui la foi des opprimés comme le communisme l’était hier, ce qui justifie l’islamophilie contemporaine par la même tournure d’esprit que se justifiait la soviétophilie d’hier). C’est ainsi que la “ pétition des 113 ” rejoue un scénario monté dans les années 50, ces années en noir et blanc où, contrastant avec le développement des libertés et de la prospérité dans les sociétés occidentales, une chape de plomb totalitaire pesait sur l’intelligence. Les rôles demeurent, leurs acteurs changent. Les Palestiniens et les masses musulmanes contemporaines remplacent dans l’imaginaire intellectuel le prolétariat d’hier, évanoui dans les limbes de l’histoire. L’Islam se substitue au communisme, non certes que ces intellectuels suivent l’exemple de Roger Garaudy et se convertissent à la religion de Mahomet, mais qu’ils fassent preuve vis à vis de cette idéologie d’un aveuglement et d’une complaisance délétères pour l’intelligence. L’aveuglement peut arguer, dans le cas du communisme, d’une excuse : le communisme constitue un projet d’émancipation et de bonheur pour toute l’humanité (de là il ressort que le communisme est planté au cœur de la modernité même, qu’il est l’illusion du monde moderne par excellence dans la mesure où, dans le sillage de Jean-François Lyotard, on consent à définir la modernité par la passion de l’émancipation). Cette excuse disparaît dans le cas de l’islamophilie : aucune idéologie n’est plus rétrograde que l’islam, et, par rapport au capitalisme dont les Twin Towers, dans leur majestueuse beauté figuraient le symbole, la religion musulmane est une régression rebarbarisante. Le destin des Bouddhas géants d’Afghanistan et celui des Twin Towers de New York s’est révélé semblable : statues et tours étaient les icônes de l’Autre, de l’altérité insupportable à l’Islam. Notons que les Twin Towers étaient de véritables Tours de Babel : l’altérité y foisonnait, s’y mélangeant avec la prospérité et la beauté, des humains de toutes les cultures et de tous les niveaux socio-culturels y travaillaient et s’y rencontraient. C’est ce symbole du métissage des altérités, l’inacceptable différence de cette nouvelle Tour de Babel qu’il a fallu, pour les islamistes, mettre à bas! Ce n’est pas le capitalisme, parvenu à son exaltation esthétique dans les Twin Towers, qui est altérophobe, c’est bel et bien, par essence, l’islam. Bien qu’on se veuille classé à gauche, on méconnaît la leçon de Marx sur la religion comme idéologie liée par essence à l’oppression. Des centaines de millions d’hommes et de femmes, d’enfants, dans tous les pays musulmans, sont effectivement sous le joug de l’oppression : leur vie est, en premier lieu, écrasée par l’islam qui, non satisfait de les opprimer du dehors par le biais des structures sociales et politiques souvent ancestrales, le sont aussi du dedans, par le biais de la colonisation de l’imaginaire et de la paralysie de l’intelligence que cette religion installe au plus intime de chaque croyant. Nos bonnes âmes intellectuelles et pétitionnaires, se refusant à voir cette radicale oppression là, vont jusqu’à croire que l’extension de cet imaginaire islamique et l’explosion de la puissance de ressentiment avec laquelle il est couplé, est d’essence émancipatrice. Les Stoïciens nous ont légué, parmi leurs bienfaits, une logique des préférables. Est préférable, selon Zénon et Chrysippe, ce qui apporte le plus de bien, de beauté et de progrès. Dans la vie politique, qui doit bannir l’Absolu, cette matrice du totalitarisme, il s’agit à chaque instant de déterminer des préférables : le capitalisme, parce qu’il permet sans le nécessiter un plus ample développement de la liberté, parce qu’il a créé aussi de la richesse et de la beauté, est préférable à l’Islam, tout comme la symbolique des Twin Towers est préférable aux discours proférés dans les mosquées. Le capitalisme, comme Braudel l’a mis en relief, fait surgir des ères civilisationnelles qui permettent un plus grand épanouissement de la liberté (en particulier de la liberté de penser, d’écrire, de publier, de diffuser) et qui offrent de plus riches possibilités de vivre, que tous les autres systèmes bâtis jusqu’ici par les hommes. La logique des préférables a mauvaise presse auprès des intellectuels, spontanément portés au flirt avec l’Absolu ; les préférables sont, le plus souvent, confondus avec les compromis compromettants et la fadeur politique. Pourtant, c’est bien cette propension à adorer l’Absolu – par exemple : la Paix – qui a rendu pacifistes beaucoup d’intellectuels d’entre les deux guerres, les transformant d’abord en Munichois puis en Pétainistes. Le défaitisme révolutionnaire en 1938 disait, aussi bien à la CGT qu’au PCF : plutôt Hitler que la guerre. Dans le cadre d’une une bonne logique des préférables, il eût fallu dire : pas question d’Hitler, plutôt mort que nazifié. La passion de l’Absolu (la Paix) s’est révélée plus apte au compromis avec l’horreur (le nazisme) que la circonspecte logique des préférables (tout simplement parce qu’elle ne préfère jamais l’Absolu, remarquant bien qu’Hitler était, à la semblance de Staline, cet Absolu). Pour expliquer son engagement dans la résistance, Jean Cavaillès disait préférer Paris-Soir au Völkischer Beobachter . La critique justifiée du capitalisme s’égare, s’éloignant de cette humanisante logique des préférables, si elle nous pousse à opter pour pire que lui.
Le discours de la cécité volontaire. Par Robert Redeker
AccueilCet artcile est paru dans Le Monde le 21 novembre 2001.