Quand la douleur n'a plus sa place. Par Robert Redeker.
Le monde moderne qui, peu à peu, a pris la forme de monde du bonheur obligatoire est le monde qui a interdit la douleur et la mort (tout en produisant, objectivement, à travers les guerres et les génocides, beaucoup de mort et de douleur). Cela dit, dans les hôpitaux et lieux de psychiatrie, la même chose que dans les couvents réguliers occupe le centre – la douleur, la mort –, mais pour des raisons inverses : exaltées dans les couvents, la douleur et la mort sont cachées, détruites, désignifiées, éjectées de l'ordre du sens, dans les hôpitaux. Les couvents essayaient, en exaltant la douleur et la mort, de guérir le monde du péché ; au contraire, en exaltant la science et la technique, ces autres lieux d'enfermement que sont les hôpitaux, essaient d'isoler la douleur et la mort de la réalité du monde.
Ceci est vrai : la douleur n'est plus ce qu'elle a été pendant de longs siècles de notre histoire : sens et discours. La douleur était ce discours sur le monde qui, avec le christianisme, a pris le relais du tragique ; le christianisme a favorisé l'intériorisation de l'expérience de la vie comme douleur en renvoyant aux poubelles de l'histoire la tragédie, le sentiment tragique de la vie, le monde gréco-romain. Les textes sur le théâtre de saint Augustin – sa réfutation de la théâtrique païenne de Varron – organisent ce congé. Dans Les Confessions, saint Augustin invente la douce amertume des larmes : « Les larmes, chose amère, nous deviennent douces », écrit-il dans Les Confessions o 400 (1), en ce qu'elles aident à nous rapprocher de Dieu. Le stoïcisme, lui, avait favorisé cette intériorisation comme héroïsme. Il est vrai aussi que nous n'avons plus accès non plus à la compréhension de l'héroïsme. La civilisation chrétienne substitua la douleur au tragique et à l'héroïsme. Avancée des temps, mutation historique : l'âge (chrétien) de la douleur est derrière nous. Dieu est mort, le célèbre mot de Nietzsche, veut dire aussi : la douleur est devenue insensée, la douleur est passée de l'ordre du dire et du sens à celui de l'indicible et de l'absurde. Elle a quitté le monde rationnel, elle s'est enfuie du monde organisé. En même temps qu'elle symptomatise cette mort de Dieu – Dieu figurant dans notre culture depuis Abraham le sens –, la disparition collective de la douleur renvoie à l'individualisme exacerbé, un individualisme de masse marqué par le conformisme généralisé, refoulant la douleur dans l'infradicible puisqu'il n'existe plus de significations sociales où l'inscrire. De fait, la modernité a déconnecté l'expérience de la douleur d'avec l'essence de l'homme. La douleur et la mort n'ont plus leur place. Longtemps, l'expérience de l'humain (s'appréhender pleinement comme homme) passait par l'expérience de la douleur (inconnue aux animaux). On tenait la douleur pour un privilège humain, et même pour un privilège du chrétien, une grâce que Dieu accordait. Pascal, dans sa Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies (2), campait sur cette ligne ; la douleur constituant pour lui l'état naturel du chrétien. Elle est l'état qui peut permettre au chrétien de passer de l'institution (être chrétien par état civil) à la foi (devenir chrétien par adhésion du coeur). Dans le christianisme, dans la foulée des Béatitudes, la douleur était une marque d'élection. Spécifiquement humaine, elle élevait aussi ceux qui la recevaient comme un signe d'élection au-dessus des autres hommes. Dégagée de l'espace public et de ses discours, déthéologisée, décollectivisée, la douleur s'est, d'une certaine façon, absentée de nos sociétés, réduite au spectacle télévisé de l'humanitaire, et enfermée dans la médecine. Humanitaire et médecine nient l'existence de la douleur, sa dimension anthropologique (métaphysique et spirituelle) en ramenant l'homme à l'animal biologique dont il s'agit de soigner les souffrances. Humanitaire et médecine ne pratiquent l'homme que comme un sac de peau. D'un côté, la douleur n'existe plus (elle ne se dit plus, ne peut plus se dire, n'a plus de discours, même si les hommes continuent de souffrir), quand, de l'autre côté, à cause de cet indicible même, elle est devenue quand elle surgit plus intense, plus solitaire, plus insupportable, et de fait plus insensée. Plus insupportable, parce qu'elle ne trouve plus de discours. La douleur n'a plus de sens, et n'a plus de discours. Rien n'est plus perdu dans le monde que la douleur. Elle n'est plus publique, tout comme ne l'est plus la mort ; la douleur et la mort ne sont plus politiques (au sens large de politique). Les deux, la douleur et la mort ont été privatisées sur le mode de la médicalisation. La mort de Dieu doit s'entendre comme la mort de la mort et la mort de la douleur. On ne meurt plus publiquement et la douleur ne veut plus rien dire. La mort de Dieu, aperçue par Nietzsche, est la mort du dieu qui donnait sens à la douleur ; de fait, cette mort divine est aussi la mort de la douleur, dont le résidu s'oriente depuis vers l'indicible. Socialement indicible : médicalisée et psychiatrisée, telle est la douleur aujourd'hui. La mort perdit son sens, devint un événement étranger à l'humain, lorsqu'on commença à l'enfermer dans les hôpitaux. C'est parce qu'elle ne signifie plus rien, qu'elle n'a plus rien à dire sur l'homme et sur le monde, ou bien parce que nous sommes devenus incapables de la comprendre, que la douleur a été médicalisée et psychiatrisée. Hölderlin suggère que les dieux ont fui l'humain du fait de la connaissance rationnelle de la nature par l'homme – les dieux ont perçu qu'ils n'avaient plus leur place dans le monde humain. On peut également penser que la douleur, longtemps tenue pour expérience fondamentale de ce que c'est qu'être un homme, a fui l'humain, à l'instar des dieux de Hölderlin, sous la pression des avancées de la médecine et des sciences du psychisme. La modernité s'instaure de ce mot d'ordre radical, dont la préhistoire s'énonce de Descartes à Claude Bernard, et qui abolit le christianisme : que la douleur soit vaincue par des forces issues de la science, qu'elle soit rayée de l'univers. Nous avons pourtant besoin de la douleur, tout comme de la mort, si nous ne voulons pas, comme la médecine et l'humanitaire nous le proposent, être entièrement biologisés, ou, comme la science et la technique, l'envisagent, être cybernétisés. Les clones, dont l'aurore s'annonce, seront ces hommes non humains qui ne connaîtront ni la douleur ni la mort. Mais pour nous, à la différence des bêtes, des clones, des intelligences artificielles et des robots, la question se pose avec insistance : comment faire pour retrouver la douleur et la mort, autrement dit pour rester des hommes, maintenant que tous les dieux ont disparu, que la frontière entre l'homme et l'animal devient floue, et que les clones pointent à l'horizon ?
(1) Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 71. (2) Blaise Pascal, Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies (1659), Pascal, Oeuvres complètes, Paris, Editions du Seuil, 1963, pages 362-365
Ce texte est paru dans Le Figaro le 27 août 2002.
AccueilLes « classiques » que nous continuons de lire contiennent tant d'idées auxquelles nous n'avons plus accès ! Ce à quoi nous n'avons plus accès s'identifie avec ce que nous avons perdu : des mondes culturels, émotionnels, intellectuels, engloutis avec le temps. Ainsi, nous n'avons plus accès, par exemple, au discours sur la douleur, qui traverse des pans entiers de la littérature et de la philosophie occidentales. L'objet de ces discours (qui est lui-même de nature discursive, comme toute chose dans l'univers, à commencer par Dieu) est désormais hors de notre portée. Par exemple : nous n'avons plus accès à l'univers anthropologique qui structure l'économie d'une oeuvre comme celle de Bossuet. Qu'on lise Pascal, Bossuet, Chateaubriand, Joseph de Maistre, et qu'ainsi, on se rende compte de l'ampleur de la perte ! L'exemple de la douleur est ici frappant. Les livres sont pleins de douleur. La douleur est un événement de l'âme. Sommes-nous encore capables de douleur ? La lecture mène à cette question. La douleur était une expérience collective à forte valeur symbolique, la plupart du temps axée sur une transcendance, accompagnée d'un discours théologique. L'idée de douleur, à l'imitation de l'idée de mort, demeura, dix-neuf siècles durant, articulée à l'idée de Dieu. La « mort de Dieu », diagnostiquée par Nietzsche, signifie au fond beaucoup plus que ce que l'auteur du Gai Savoir (oeuvre dans laquelle cette mort de Dieu est proclamée) en dit : la douleur n'est plus présente dans le monde, elle est cloîtrée dans la solitude de la chambre d'hôpital ou d'établissement psychiatrique. Les hôpitaux et lieux de psychiatrie ne sont pas des couvents réguliers où l'on spiritualise la douleur, où l'on cultive ce qui est tenu pour l'essentiel, non, ils sont des lieux d'enfermement où l'on essaie de détruire, où, à défaut de cacher, ce qui est désormais interdit de monde, la douleur et la mort. Sens du monde, la douleur est devenue, à l'époque contemporaine, interdite de monde.