Le « nouveau » terrorisme contre la politique. Par Robert Redeker
AccueilAvant les attentats du 11 septembre existait un terrorisme d’ancien style. Le terrorisme « à l’ancienne » visait des cibles politiques : institutions et personnalités symboliques principalement. Dans son action s’exprimait la croyance dans la politique, la foi dans le prométhéisme de la politique. Il supposait que la politique pouvait changer le monde, que ce changement pouvait passer par la violence – aussi bien la violence révolutionnaire de masse que la violence minoritaire terroriste, pensée tantôt comme le prolongement et tantôt comme le substitut de l’action de masse – bref, que la violence était accoucheuse de l’histoire. Le terrorisme postérieur au 11 septembre, dont les attentats de Madrid sont la vague atteignant l’Europe frappe une époque qui ne croit plus en la politique. Incroyance dans la politique, les attentats visent désormais la population civile à l’aveugle. Nous sommes dans des pratiques postérieures à toute espérance politique: la rage destructrice reste la seule passion animant ce terrorisme nouveau. L’erreur serait de croire que les discours et les revendications des terroristes sont politiques. La vérité, c’est qu’ils sont « antipolitiques ». Le terrorisme d’ancien style (IRA,ETA) s’inscrivait encore, en dépit de son horreur et de sa nature antidémocratique, dans le champ politique, exactement au même titre que la guerre. Le terrorisme, la guerre et la politique partageaient les mêmes croyances. La langue de la politique – qu’elle fût anarchiste, marxiste, fasciste – articulait le discours terroriste. Au contraire, le terrorisme postérieur au 11 septembre, agit depuis le dehors de la politique: il est la guerre contre la politique. La tentative d’Al Qaida de saccager les élections espagnoles, au prix d’un crime de masse, illustre cette perspective de destruction de la politique. Terrorisme : semer la terreur. Rappelons que la Terreur fut également, sous la révolution française, puis sous le communisme stalinien une « méthode » de gouvernement – poursuivant, en ces occurrences, le même type d’objectif que celui des groupes terroristes à l’ancienne : user de la violence pour changer l’homme et le monde. Or, l’hyperterrorisme contemporain se situe aux antipodes de ce défunt terrorisme révolutionnaire : il n’est pas une révolution, il est une guerre, à condition de saisir celle-ci comme non-politique. Il existe, en effet, deux sens au concept de guerre : la guerre comme continuation de la politique par d’autres moyens (Clausewitz), où s’affrontent des sociétés et des Etats, et la « guerre de tous contre tous », appelée aussi « état de nature » dans lequel chacun devient l’ennemi de chacun. La première forme de guerre renvoie à l’état civilisé (c’est pourquoi il existe des « guerres justes ») quand la seconde reconduit à l’état sauvage. L’action hyperterroriste exalte la violence généralisée de la guerre absolue, cette « guerre de tous contre tous » dont Hobbes nous donna la seule issue, le surgissement et la construction de l’Etat. L’Etat est dès lors la matrice et la civilisation, et la condition sine qua non pour mener une existence véritablement humaine. Les Etats sont territoriaux et ancrés dans leur souveraineté; par principe, ils sont une institution de la limite. L’hyperterrorisme est, au contraire une démesure : le refus de toutes les limites, y compris la sacralité de la vie humaine. Il refuse toutes les limites, fondatrices de la politique : aussi bien les limites territoriales (le territoire de l’hyperterrorisme est la planète entière), que les barrières de la morale et du droit (les crimes de l’hyperterrorisme, comme les attentats de Madrid, sont des crimes contre l’humanité). Cette démesure destructrice du droit signe le retour à la situation d’absence totale de droits, l’état de nature. Au contraire des Etats, les terroristes sont mondialisés, se meuvent dans la mondialisation, dans l’au-delà du territoire et de la souveraineté. L’hyperterrorisme est la guerre de l’âge sans souveraineté, de l’âge déterritorialisé, de l’âge qui, au contraire de la politique, a perdu le sens de la limite. En conséquence, il n’existe qu’un seul remède à l’hyperterrorisme : ne pas accepter l’état de nature, c’est-à-dire sauver, sinon réhabiliter, la politique.
Ce texte a été publié dans La Dépêche du Midi le 21 mars 2004.