AccueilCeux-là développaient leur curiosité pour ces textes maudits en dépit des tendances d’alors : pour Althusser en effet, l’œuvre de jeunesse de Karl Marx n’appartenait par au corpus marxiste – elle n’était rien d’autre que la production philosophique d’un “ jeune bourgeois allemand ” quasiment étranger au marxisme ! Plus fidèle au sens de la dialectique, le regard de Lukacs se révèle différent : le philosophe hongrois plonge dans les écrits du jeune Marx, mettant en évidence autant leur force que leur importance dans et pour le marxisme. Lukacs propose une vision dialectique du développement de Marx qui exige, dans l’unité de l’identité et de la non-identité, d’articuler les continuités et les ruptures. C’est en passant par des stades dialectiques que la pensée de Karl Marx s’est construite et non sur le socle d’une coupure-révélation soudaine (d’une certaine façon, le présupposé althussérien de la coupure soudaine qui donnerait naissance à la “ vraie ” pensée de Marx reconduit le mythe pascalien de la révélation intellectuelle fulgurante). Lukacs se révèle attentif à ces différents stades, montrant comment, par quels conflits internes et quelles continuités, la pensée de Marx lève (ainsi qu’un champ de blé) à partir de ses germes (il s’agit pour lui de dégager “ les voies et les phases successives qui l’ont amené du jeune-hégélianisme radical à la fondation du matérialisme dialectique et historique ”). On peut scander cette jeunesse de Marx par plusieurs stations. D’abord, une grande attention doit être accordée à la thèse de doctorat du jeune Marx – sur les différence entre les philosophies de la nature de Démocrite et d’Epicure – dont la rédaction s’étala entre 1838 et 1841. Marx s’y affronte à Hegel, risquant ses premiers pas matérialistes. Dans cet écrit, le futur auteur du Capital réhabilite la tradition matérialiste tout en dissociant, contre Hegel, Epicure d’avec Démocrite, en apercevant chez le philosophe du Jardin les prémisses d’une double approche dialectique : de la réalité, d’une part, et du hasard (porte ouverte sur une pensée de la liberté humaine) d’autre part. C’est un pas décisif : la philosophie de Marx se dessine déjà dans ce travail de doctorat, dont Lukacs n’hésite pas à signaler le génie, qui projette son auteur bien au-delà de Hegel. Ensuite vient la période de la Rheinische Zeitung (1842-1843) que Marx dirigea ; sa critique de la religion et de la fausse conscience se forge à ce moment, qui est aussi celui des attaques contre la censure prussienne et celui où Marx fait preuve de cet “ hégélianisme radical très particulier ” qui nous éblouit toujours. Que sort-il de cette période où Marx est encore jacobin et idéaliste ? Ceci : “ Le jeune Marx connaît, vers 1843, une crise théorique d’où sortira en un temps incroyablement court le socialisme scientifique, avec son fondement philosophique : le matérialisme historique et dialectique ”. Ainsi, dans l’esprit et l’œuvre de Marx s’accomplit sur le plan théorique ce qui s’est accomplit beaucoup plus lentement dans la réalité historique – non coupure brutale, mais processus dialectique. Après quoi arrive, dans l’évolution de Marx, la période de la critique définitive de la philosophie hégélienne de l’Etat et du droit : la compréhension de l’unité de l’universel et du particulier d’un point de vue matérialiste et dialectique devient possible à partir de cette critique de l’idéalisme stato-juridique de Hegel (et, derrière elle, de la forme générale de l’idéalisme) sans qu’apparaisse encore ce que l’histoire de la philosophie retiendra comme étant la pensée de Marx. Pour cet accomplissement, il faudra attendre un peu. Les textes de la période des Deutsch-französische Jahrbücher (1844) sont des documents de transition au travers desquels Marx parvient à “ la conception scientifique définitive du socialisme prolétarien ”. La rencontre entre la philosophie de Karl Marx et le prolétariat est devenue possible à ce moment théorique là, qui est aussi celui où il croise la route de Friedrich Engels, entamant sa collaboration avec lui. Ce temps est celui où se clôt la jeunesse philosophique de Karl Marx : celui des sublimes manuscrits de 1844 et de la préparation, avec Engels, de leur première grande oeuvre commune, un chef d’œuvre et un monument de l’intelligence universelle, L’idéologie allemande. Philosophe de haut vol, György Lukacs n’a pas toujours fait dans la dentelle, et s’est parfois montré mesquin : il lui est arrivé d’utiliser contre “ les philosophies bourgeoises ” des méthodes que les brutaux idéocrates stalininoïdes utilisèrent contre lui-même. Ces dérapages s’expliquent par l’écartellement entre des positions officielles, de pouvoir, qu’il exerça parfois, et une authentique soif de penser, une exigence intellectuelle absolue et sans partage qui lui permirent de produire une œuvre destinée à rester. Jean-Marie Brohm signale dans sa préface à cet ouvrage l’identification inconsciente entre Lukacs, “ le jeune Lukacs ” déjà bien éloigné dans le passé au moment de la rédaction de ce livre, et “ le jeune Marx ”: le chemin vers Marx emprunté par le jeune Lukacs se regardant en miroir dans le chemin vers lui-même emprunté par Marx entre 1839 et 1844. Tout compte fait, c’est sans doute ce jeu spéculatif entre Lukacs et Marx qui procure à ce livre sa figure fulgurante cantonnant l’obligatoire dogmatisme marxiste de ces années-là à quelques formules marginales – le philosophe Lukacs ayant eu besoin de s’avancer quelque peu masqué derrière l’intellectuel communiste Lukacs.
Cet article a été publié dans le Tageblatt (supplément littéraire Bücher/Livres) en mars 2002.
Le dernier Lukacs au miroir du premier Marx*. Par Robert Redeker
*Gyorgy Lukacs, Le Jeune Marx, Paris, Les Editions de la Passion, 2002, 93 pages
Quel est le statut philosophique des œuvres de jeunesse de Marx ? A cet égard, le texte de Lukacs présente un grand intérêt: longtemps domina le paradigme althussérien de la coupure entre un Marx non-marxiste, parce que non-scientifique, celui d’avant 1848, et un Marx marxiste, le Marx scientifique postérieur à 1848. De son côté la vulgate stalinienne tenait les manuscrits de 1844 pour criminellement entachés d’idéalisme hégélien. Etaient alors rejetés dans un idéalisme affecté d’abjection bourgeoise tous ceux qui prenaient en considération les œuvres de ce premier Marx : Michel Henry, Gérard Granel et même Maximilien Rubel.
Que reste-t-il marxisme ? Sa débâcle historique– nonobstant la juste remarque de Michel Henry : “ le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx ” - ne laisse surnager pour la postérité qu’une poignée de penseurs. Trois noms s imposent aussitôt : Antonio Gramsci, Ernst Bloch et György Lukacs. Quelques uns parmi les livres majeurs du philosophe hongrois n’ont toujours pas été traduits en langue française. La traduction que Pierre Rusch vient de donner aux Editions de la Passion d’un texte datant de 1955, Le Jeune Marx, ne comble que partiellement cette regrettable lacune.