AccueilImmortalité : les illusions d’un mythe. Par Robert Redeker
L’immortalité du corps est une idée matérialiste chère aux anciens païens qui en gratifiaient leurs dieux. Plus subtiles, plus profondes, les grandes religions ont envisagé l’immortalité de l’âme, c’est-à-dire d’un principe non matériel de type différent du corps. Dans ce cas apparaît une conception spirituelle de l’immortalité. Le christianisme pour sa part pose la résurrection du corps, mais celui-ci n’est pas le corps du mythe immortaliste, c’est, pour le dire avec Saint Augustin, le corps spirituel, celui que chacun de nous aurait eu si Adam et Eve n’avaient commis le péché originel. L’espoir dans une immortalité fêté dans de nombreux médias et par certains scientifiques à l’occasion de l’annonce du Nobel de médecine 2009 pour le trio de chercheurs américains Blackburn-Greider-Szotak apparaît comme une régression par rapport aux approches religieuses et spiritualistes de l’immortalité.
Ce texte a été publié, en version légèrement abrégée, dans La dépêche du Midi le 1er novembre 2009.
A la Toussaint et son lendemain, sur le chemin du cimetière, errant le vague à l’âme entre les tombes, chacun de nous sera effleuré par le vieux rêve d’immortalité. Or, la forme d’immortalité promue par une certaine science, désirée par le commun des « mortels », menace l’homme bien plus sûrement que la bombe atomique, la guerre mondiale, les OGM ou le réchauffement climatique. Elle menace l’homme dans son humanité dont la mort est une sorte d’axe de rotation. La leçon de cet automnal pèlerinage s’énoncera ainsi : au diable ces fantasmes immortalistes, nous avons besoin de la mort aussi bien pour rester des hommes que pour espérer une autre vie !
A quoi rêve l’homme de la rue des sociétés contemporaines ? Pour certains, à vivre de façon ininterrompue la vie que mènent que mènent les idoles en toc dont on les amuse, gens pipolisés du sport, du show-business, voire de la politique-spectacle. Pour d’autres, à jouir éternellement des menus plaisirs de l’existence dans leur type matériel, repas, chasse, pêche, amours et divertissements. Pour d’autres encore – ceux-là sont dotés d’aspirations plus élevées – à éprouver pour toujours, sans la butée de la mort, les sentiments qui les lient à leurs amis, leurs familles, leurs conjoints. Tous et toutes s’imaginent dans un corps rayonnant de santé, celui d’un sportif inoxydable, d’une célébrité toujours jeune, d’une top-model à la séduction radioactive. Le paradoxe saute aux yeux : toutes ces occupations, tous ces états n’auraient aucune valeur ni aucun intérêt si nous étions immortels de corps, ils ne nous excitent que parce qu’ils sont sous la menace de notre précarité d’épi fait pour être moissonné, la précarité de nos vies. Sous cette forme vulgaire, reprise par quelques scientifiques, le rêve d’immortalité corporelle oublie l’essentiel : l’homme est l’être-pour-la-mort, c’est d’elle, de l’énigme qu’elle lui pose, qu’il tire son identité. C’est pour répondre à cette énigme qu’il a appris à penser. Un grand historien du XIXème siècle, Fustel de Coulanges, l’avait noté : « La mort fut le premier mystère ; elle mit l’homme sur la voie des autres mystères. Elle éleva sa pensée du visible à l’invisible, du passager à l’éternel, de l’humain au divin ». Autrement dit la mort est le berceau de l’humanité. Au sens propre, les animaux ne meurent pas. La mort ne fait pas pour eux sens dans un univers symbolique. C’est pourquoi ils périssent, ou sont effacés plutôt qu’ils ne meurent. La mort est le sens, ou, si elle ne l’est pas, elle est l’événement qui pose la question du sens. En plus de posséder une face tournée vers nous, par laquelle elle se fait objet de science, la mort possède une face tournée vers l’inconnu, énigme qui interroge l’homme. De plus, chez l’homme elle est entourée de tout un maquis de symboles, de discours. Ainsi donne-t-elle lieu, via les tombes, au souvenir, structurant la mémoire. Le rapport à la mort est bien la différence qui trace la frontière entre l’homme et les bêtes. Du coup, paradoxalement, la mort est la chance de l’homme. S’il ne mourrait pas, rien n’aurait d’intérêt puisqu’avec aucun temps pour le limiter tout lui serait possible. S’il ne mourrait pas, il ne pourrait pas éprouver le sentiment du temps. Rien, dans la vie, ne serait prioritaire. Mais, justement, ce ne serait pas une vie ! Cette non-vie est ce à quoi rêvent les immortalistes. Plus avisé que nos savants contemporains, le philosophe grec Héraclite, qui vivait voici 26 siècles, suggère que les dieux jalousent les hommes pour ce dont ils sont, eux, privés : la mort. Quant à la résurrection, centre de la foi chrétienne, elle signifie ceci : la vie après la mort dont le Christ a montré la possibilité n’est pas, contrairement au mythe immortaliste, la même vie continuée, elle est une autre vie, une vie d’un autre type.