La plupart des sociétés croient recevoir leur institution d’une instance transcendante (les dieux, ou bien Dieu) ou bien extra-humaine (la nature), bref hétéronome, quand les Grecs ont conçu cette idée selon laquelle la source de la vie collective organisée réside dans la création humaine, bref qu’elle manifeste l’autonomie humaine. Autonomie : se donner à soi-même sa propre loi. Les cités et les lois sont perçues comme des créations humaines. Du coup, il n’y a plus de signification figée : tout relève de la création, et en même temps tout est contestable. Le monde athénien se déploie dans l’univers de la polis, la cité. Celle-ci n’est ni la ville (astu) ni un Etat, mais la communauté politique des citoyens, autrement dit les hommes qui la composent. Elle n’est pas un territoire, un terroir, mais des hommes réalisant leur essence d’animaux politiques. Il faut bien comprendre que la polis, ou la cité, n’est pas un lieu, c’est une communauté politique qui pose la question «qui est citoyen ? ». Pour Castoriadis, « la polis n’est pas un Etat, on n’y trouve pas d’appareil séparé concentrant l’essentiel des pouvoirs…la Polis, c’est la communauté des citoyens libres qui, du moins dans la cité démocratique, font leurs lois, jugent et gouvernent ». Il existe dans la cité des institutions d’auto-limitation (qu’il importe de ne pas confondre avec des anticipations des contre-pouvoirs modernes, tes que Montesquieu a pu les penser) destinées à prévenir les pathologies de la démocratie (l’hybris, la démesure). Castoriadis voit dans la tragédie une de ces institutions. A l’encontre de la tradition aristotélicienne, qui en faisait une pathétique (une expression-purgation des passions), notre philosophe perçoit la tragédie comme une institution politique destinée à tenir en bride l’hybris. Institution d’auto-limitation, elle (étant, à l’instar de la démocratie « une libre recréation ») met en garde la communauté politique des citoyens contre la dégénérescence de la cité dont l’hybris fait peser la menace. Ceux qui pensent la démocratie comme un fait s’égarent. Ils négligent l’abîme séparant le régime démocratique de tous les autres. En réalité, l’auto-institution, âme vitale de la démocratie, correspond à un mouvement. La démocratie n’est pas une utopie réalisée une fois pour toutes. Processus de création historique, elle est même le contraire de l’utopie. Définissons là comme un mouvement d’auto-institution sans modèle à appliquer – ce qui différencie la démocratie des tentatives communistes du XXème siècle cherchant à transposer dans la réalité historique un modèle théorique figé. Elle est amenée à remettre constamment en question ses principes et ses lois puisque ceux-ci, œuvres humaines, ne sont plus placés hors de portée, dans un ciel ou un au-delà. Puisqu’il n’ont pas non plus l’intangibilité de la nature. Et également, puisque le peuple, assemblé en un corps politique, en est l’auteur. Sur cette base, Castoriadis est fondé à estimer que la représentation (fondement de la démocratie moderne) entre en contradiction avec l’idée de démocratie. La démocratie vraie est directe – Athènes dans l’antiquité, les sections parisiennes en 1792, la Commune de Paris en 1871, les Conseils ouvriers de Budapest en 1956 fournissent à ses yeux des moments historiques d’accomplissement de l’essence de la démocratie.
Quel rapport entre création et nature ? A y regarder de près, la possibilité de l’auto-institution, événement singulier dans l’histoire, s’enracine dans une nature humaine. Toujours polémique et mordant, Castoriadis raille la tendance d’une certaine philosophie contemporaine (Foucault ? Althusser ? Lacan ? Les avatars de Heidegger ?) à nier l’existence d’une nature humaine. Antérieurement à la raison, qui n’en est qu’une dérivée, l’homme se caractérise par la possession d’une imagination créatrice capable de se montrer radicalement créatrice. Comprenons : de créer une origine. Tous les principes, toutes les institutions, tous les dieux sont enfantés par cette imagination. Dans la démocratie cette imagination créatrice reste à l’œuvre de façon continue alors que dans les autres types d’organisation collective elle se contente de créer une fois pour toutes les principes et les institutions en indexant leur origine sur une transcendance, un surnaturel, une parole divine. Dans cette opération de transfert de l’origine, l’imagination se trahit elle-même, occulte son rôle. Spinoza, dans le Traité Théologico-polique fut le premier à soupçonner ce transfert. Deux remarques s’imposent. D’une part, ce type d’imagination signe la différence anthropologique (la différence entre l’homme et les autres êtres), ce qui renvoie bien à une nature humaine. D’autre part, elle renvoie à la différence politique : l’existence d’organisations collectives s’établissant en décrochement avec les symboles transcendantaux (Dieu, les dieux, la nature) inventés par l’imagination. Les sociétés modernes occidentalisées sont toutes des sociétés où, à des niveaux divers, les principes (politiques, moraux, esthétiques) subissent la discussion, la reformulation, la recréation. Généralement, elles le font sur des modes différents de la démocratie athénienne. La démarche de Castoriadis se concentre dans un travail philosophique sur le décalage entre l’auto-institution dans le monde grec et l’auto-institution moderne. Loin d’user du cliché comique de l’opposition entre démocratie grecque et démocratie moderne, Castoriadis met en évidence leurs différences de fonctionnement dans le processus d’auto-institution.
Cet article a été publié dans le Tageblatt en juin 2008.
Castoriadis, ou la politique comme imagination créatrice.* Par Robert Redeker
Accueil*Cornelius Castoriadis, La Cité et les Lois, Seuil, 310 pages, 22€.
Qu’ont inventé les Grecs ? Principalement les Athéniens ? La philosophie et la politique – si l’on définit cette dernière comme auto-institution, c’est-à-dire démocratie. Plus largement : l’auto-institution d’une partie importante de la vie collective. La politique, qu’est-ce en effet ? Castoriadis la définit comme suit : « une activité collective qui essaie de se penser elle-même et se donne comme objet, non pas telle ou telle disposition particulière, mais l’institution de la société en tant que telle ». Politique et démocratie accomplie sont synonymes. Si cette conception est vraie, alors la politique est plutôt quelque chose de rare dans l’histoire.
La publication par les éditions du Seuil des séminaires tenus par Cornelius Castoriadis (1922-1997) dans les années 1980 et 1990 à l’EHESS de Paris permet de mesurer, volume après volume, à quel point Edgar Morin a dit juste en affirmant que Castoriadis était « un Titan de la pensée ». Ces séminaires ressemblent à une découverte archéologique dont on mesure peu à peu l’immense importance. Aucun doute là-dessus : inconnu du grand public, quoique exerçant une influence intellectuelle aussi considérable que tue sur son époque, Cornelius Castoriadis sera tenu à l’avenir pour un des grands noms de la philosophie du XXème siècle. C’est du second volume des séminaires intitulés Ce qui fait la Grèce dont nous avons à parler aujourd’hui : La Cité et les Lois.