Toute la philosophie, selon Kant, se ramène à la question « Qu’est-ce que l’homme ? » Pourtant, depuis deux siècles, elle n’ose plus poser cette question qui circonscrit le champ de l’anthropologie philosophique. Honteuse d’elle-même, elle laisse les sciences répondre à sa place avant de se ranger à leur point de vue. Du fait du scientisme qui a recouvert de son manteau obscurantiste l’anthropologie dès le début du XIXème siècle, l’anthropologie philosophique est devenue une discipline maudite. Point intimidée par les impératifs dictant cette occultation, Chantal Delsol remet l’ouvrage sur le métier : Qu’est-ce que l’homme ? est le titre de son dernier livre, se présentant comme un « cours familier d’anthropologie ». Les frontières de l’humanité se sont brouillées. L’homme est menacé de deux côtés : l’animal (la biologie le rabaisse à l’animalité tandis que l’éthologie élève certains animaux à des esquisses d’humanité) et la machine (la cybernétique assimile le cerveau à une machine informatique). Voici le discours sur l’homme subverti par un discours biozoologiste et un discours cybernétique ; il est devenu une sous-rubrique de chacun de ces deux discours. Les déterminismes – biologiques, physiques, chimiques, sociologiques, psychologiques – réduisent l’homme à un pur effet. Néanmoins, quand on se risque à réfléchir aux deux questions fondamentales de l’anthropologie philosophique – « Y’a-t-il une insularité de l’homme? » et « Y’a-t-il une irréductibilité de cet être à ses déterminants? » - les pseudo-évidences de la culture contemporaine chavirent. Des démarcations – saisies par Chantal Delsol comme objets de pensée – entre l’homme et le reste de l’univers apparaissent. Insistant sur les différences entre les cultures, les sciences humaines ont accompli un travail de désuniversalisation de l’homme au risque du relativisme et du nihilisme. Les cultures étaient comprises comme les grandes civilisations chez Spengler : à la façon d’isolats. Au rebours de cette tendance, notre philosophe exhibe des constantes traversant toutes les formes d’humanité : « une anthropologie philosophique passe par la conviction que l’espèce humaine est une et que les profondes différences de culture ne valent pas contre cette unité ». Bref, il existe une unité de l’espèce humaine qui n’est pas seulement biologique, un fond commun anthropologique qui apparente entre eux tous les humains de toutes les époques. Contre les attendus du discours de la modernité, qui dissolvent l’homme, Chantal Delsol insiste sur les permanences et les continuités anthropologiques. De fait, « la question de la mort caractérise l’homme en signant la naissance de la différenciation individuelle ». La mort est la vraie naissance de l’humanité : de l’homme comme personne et de l’homme comme espèce singulière. La pensée de la mort est la frontière humanisante, signalant le passage de l’hominisation à l’humanisation, qui rend possible toutes les autres. Elle est la frontière originelle. La conscience que l’homme est « l’être pour la mort » sert de soubassement à toutes les cultures. Disons plus : l’homme est le seul vivant qui tire son être de la mort, parce qu’il est le seul à pouvoir la penser. Les analyses de Chantal Delsol font ainsi écho à la forte remarque de Fustel de Coulanges, dans La Cité antique : « la mort fut le premier mystère de l’homme. Elle mit l’homme sur la voie des autres mystères. Elle éleva sa pensée du visible à l’invisible, du passager à l’éternel, de l’humain au divin ». La mort est l’énigme cardinale indiquant l’insularité de l’homme. Jamais en effet les machines et les animaux ne mourront – parce qu’ils ne se réfléchissent pas au miroir de la mort. L’homme contemporain est en révolte contre tout ce qui, jusqu’ici, humanisa. Chantal Delsol s’accorde bien ici avec le thème que l’on croise chez Eric Voegelin de la séculaire subversion gnostique. Ainsi, il s’est attaché à historiciser – donc à relativiser – les normes du bien et du mal qui pourtant sont grosso modo partout les mêmes. Tous les groupes humains s’accordent sur l’esprit du décalogue, même sans le connaître. Tous désignent le mal comme ce qui sépare – diabolos – et le bien ce qui réunit – sumbolos. De même il cherche à détruire la transmission par un double refus : de l’autorité et des contenus (de la culture). Le refus de la transmission est un aspect d’un refus plus large : celui de l’enracinement. C’est que l’homme moderne ne veut pas être un héritier : il veut, sous la forme de l’individu, être absolument émancipé, ne devoir rien de ce qu’il est aux autres ou au passé. N’est-ce pas la déshumanisation? Il importe de reconstruire l’anthropologie philosophique, tombée en ruines depuis le début du XIXème siècle. Les philosophes contemporains, lorsqu’ils veulent réfléchir sur l’homme, se contentent de ventriloquer les sciences. Chantal Delsol fait exception à ce conformisme. Tout se passe comme si son livre figurait l’un des signes de la fermeture d’une parenthèse historique. Implicitement, ce livre réplique à la « mort de l’homme » diagnostiquée par Foucault en 1966. Il met fin au temps philosophique marqué par les analyses de Foucault. Faisant rupture, il fait époque. Si ce Qu’est-ce que l’homme ? fait penser à un anti- Les Mots et les choses, il est surtout le discours de l’homme retrouvé.
AccueilChantal Delsol et son anti-les Mots et les Choses. Par Robert Redeker
Cet article a été publié sous le titre "Le Discours de l'homme retrouvé dans le Tageblatt en novembre 2008.
Chantal Delsol, Qu’est-ce que l’homme ? Cerf, 195 p. 23€