AccueilDans le monde francophone européen, sur la base de préjugés et d’un manque de curiosité intellectuelle, d’une paresse de l’intelligence, le philosophe anglais John Stuart Mill (1806-1873) n’est pas estimé à sa juste valeur, celle d’un géant. Nietzsche avait pourtant repéré sa force : « John Stuart Mill, ou la clarté blessante ». Il faut espérer que la retraduction, par Patrick Savidan, dans la prestigieuse Bibliothèque de Philosophie des éditions Gallimard, mette un terme à cet injuste dédain. L’une des raisons de la mésestime dont les livres de Mill font l’objet tient à l’une des principales qualités de leur auteur: il sont écrit dans un langage clair, loin de l’obscurité langagière chère aux philosophes allemands. La langue de Mill n’est pas une sombre forêt germanique. Elle n’ensorcelle pas. Or, en offense au souhait de Descartes, la philosophie française est souvent fascinée par cette obscurité allemande qui rapproche parfois le philosophe du magicien. La pensée aussi complexe que stimulante pour l’intelligence de John Stuart Mill s’énonce dans une langue claire, celle de toute personne cultivée, comme il arrive souvent chez les penseurs anglo-saxons. Ces Considérations sur le Gouvernement représentatif constituent un essai de philosophie politique de première force. Mill tente d’y fonder philosophiquement la démocratie représentative, tout en s’attaquant aux dangers qui la menacent, non du dehors, dangers extérieurs, mais du dedans, aux obstacles internes dérivés de son propre principe. Il la fonde selon la définition utilitariste. D’une part, l’utilitarisme est une éthique conséquentialiste, qui juge les actions sur leurs conséquences, D’autre part, reçoit le qualificatif d’utile ce qui a pour conséquence d’accroître le bien-être, au sens non-trivial, élevé, de ce syntagme, d’une population. Dans la mesure où il passe au scanner la démocratie représentative en insistant sur ses dangers, Mill s’apparente à Tocqueville auquel il vouait une véritable admiration. Ainsi, on trouvera dans son livre à la fois l’apologie et la critique de la démocratie représentative. A la question classique depuis Aristote « quelle est la meilleure forme de gouvernement ? », Mill apporte sa réponse : la démocratie représentative. Mais quel régime correspond à ce nom ? Quelles sont les conditions pour que la démocratie représentative voie le jour ? Quels accidents peuvent la pervertir, la précipiter dans la dégénérescence ? « Il y a gouvernement représentatif quand la totalité du peuple ou une partie significative de celui-ci exerce par le biais de députés qu’il nomme périodiquement le pouvoir de contrôle ultime qui, dans toute constitution, doit appartenir à une instance quelconque ». Mill n’est pas idéaliste, il faut tenir compte des circonstances : ce meilleur gouvernement, ce gouvernement idéal, ne peut être institué en claquant des doigts, des conditions de possibilité s’avèrent nécessaires. Un peuple doit avoir atteint un certain niveau de civilisation pour être approprié à ce type de régime, et par ailleurs il doit non seulement l’accepter mais surtout le vouloir. Certains peuples – comme des peuples inciviques chez qui prédomine l’intérêt personnel sordide à courte vue, la fausse utilité – restent rétifs au gouvernement représentatif. Apparaît donc une autre condition : sortir de l’horizon borné de l’intérêt personnel pour l’articuler à un intérêt plus élevé, l’utilité générale. Il y a donc des conditions que nous appellerons psycho-sociales à ce gouvernement. Les nombreuses pages consacrées aux obstacles internes au principes démocratiques sont tout particulièrement remarquables. A notre époque de crise profonde de la démocratie, il n’est pas vain de méditer sur les idées de Mill touchant les causes de ce qu’on pourrait appeler la langueur démocratique. Mill renvoie ces pathologies à un mixte de nature humaine et d’éducation défaillante. Nous pouvons prendre pour exemple les pages de psychologie du pouvoir où le philosophe analyse comment, par sa mécanique, le pouvoir corrompt celui qui le détient, que ce soit un despote, un élu, le Démos, en stimulant en toutes circonstances son mauvais côté, celui tourné vers « les intérêts sinistres ». Cette critique est au fond un appel à la vertu civique, qui n’existe nulle part spontanément, qui est un artifice produit par l’éducation, au sens étroit et au sens large d’ « école de l’esprit public ». Celle-ci se définit par l’intégration des citoyens, même les moins aptes, à un grand nombre de débats et de fonctions (juges, conseillers municipaux etc...) qui arrachent ces personnes à la considération de leur seul intérêt borné, qui les accoutument à apercevoir l’utilité sous un autre point de vue que le leur seul. En ce sens, Stuart Mill pense que l’éducation améliore le peuple et l’approprie de mieux en mieux, le temps passant, au gouvernement démocratique, le familiarisant avec lui. Voyons dans le traité de Mill une oeuvre de psychologie politique, au sens où Nietzsche entend la psychologie. Il y déploie une sychologue politique du pouvoir et de ses détenteurs autant que des différentes sortes de peuples. Son génie atteint des sommets de subtilté lorsqu’il décortique la psychologie politique du colonialisme (des colons, des colonisés, des métropolitains). John Stuart Mill voit dans le gouvernement représentatif « le type idéal de la plus parfaite organisation politique ». Il écrit en médecin de la démocratie. En physiologiste et anatomiste décrivant l’état normal et les maladies d’un corps politique, mais surtout en psychologue, tout en insistant sur l’élément lui permettant d’améliorer la santé, l’éducation. Dans cette activité, la « blessante clarté » qui fait de Mill un si grand philosophe est partout présente.
John Stuart Mill, Considérations sur le gouvernement représentatif, Gallimard, 310 pages, 24,90€.
John Stuart Mill, médecin de la démocratie représentative. Par Robert Redeker.
Cet article est paru dans le supplément littéraire du Tageblatt, automne 2009.