AccueilMesure et démesure se déchirent le monde, au sens de cosmos. La philosophie est née d’une réinterprétation de cette opposition, son passage dans l’ordre conceptuel. Ainsi, l’opposition du fini (mesure) et de l’infini (démesure) apparaît-elle chez Anaximandre pour se radicaliser avec Pythagore. Chez Héraclite, le cosmos est un feu éternel qui transforme sans cesse, sous la garde de la limite, les éléments les uns dans les autres ; autrement dit, il se limite lui-même, ce dont l’homme, pris dans l’incendie des passions, s’avère incapable sans une intervention céleste. Platon forge pour sa part le concept de « khora » (un moule cosmique) pour rendre compte de la naissance de l’ordre à partir du désordre originel. Mais, dans le cosmos, le désordre menace sans cesse. Mesure et démesure déchirent l'homme – « le plus inquiétant de tous les êtres inquié-tants ». Exposé par sa soif de conquête, d'aller de l'avant, sa fascination de l'infini, par ses passions, chaque homme porte l'incendie de l'hybris en son sein. L'objet de la démarche de Platon est par le détour de l'ontologie de poser une mesure de l'homme: l'essence au-delà de toutes les essences, l 'idée de Bien, sera l'instrument de cette mesure. Chez les modernes – pointons ici l'illusion humaniste - , l'homme lui-même, débarrassé de toute norme extérieure autant que de Dieu, est devenu la mesure de toutes choses. Cette indétermination normative empêche de trouver une limite à la démesure. Selon Mattéi, « l'illusion de l'homme-mesure, par laquelle l'homme s'arroge le droit de tenir l'être sous son regard, révèle la réalité de l'homme-démesure ».
Le spectacle de l'histoire, rappelle Hegel, peut se montrer affligeant: c'est la volonté humaine, et non la nature, qui est la source des ruines, des vies et des cités sacrifiées. Mesure et démesure déchirent la cité, discorde qu'écussonne l'homérique guerre de Troie. La pensée politique de Platon, qui découvre la consubstantialité dans toute cité de la dikè et de l'hybris, essaie en transposant l'idée (la distance qui permet de juger) dans la mesure, de tracer la limite politique apte à contenir l'hybris dans le cercle de la dikè. Sur ce point, Mattéi s'oppose à l'anti-platonisme politique de Popper et d'Arendt. L'auteur s'appuie sur Castoriadis pour s'inquié-ter des dangers inhérents à la démocratie, régime qui, plus que tout autre, peine à définir sa limite tant, puisque le peuple fixe arbitrairement la norme qu'il s'applique, elle s'expose à la démesure. Plus généralement, s'ils peuvent se déchirer, c’est que chacun des contraires naît du sein de l’autre. De la vertu naît Robespierre, la terreur. Partout, la démesure guette la mesure depuis l'intimité de ses entrailles.
Dans quel monde vivons-nous? Le même que celui d'Homère et de Platon, mais disposé autrement: l'infini, l'illimité, ces bouillons de culture pour l'hybris, sont devenus à l'aube de la modernité, à l'inverse de ce qu'il en était chez les Grecs, des valeurs. L'histoire leur doit le développement de la technique. Du coup, deux formes d'hybris se sont imposées sans véritable contrepartie: « l'hybris brutale », celle des guerres, des génocides, et « l'hybris douce », celle de l'existence atteinte par une pathologie dont Karel Kosic estimait qu'elle équivalait à ce que les médiévaux nommaient « la peste », le vide. Bref, un monde désorienté du fait de ce renversement, devenant peu à peu, du fait du triomphe de l'immanence, incapable de ce salutaire « regard éloigné » représenté par l'idée platonicienne. Un monde qui attend, pour re-prendre les mots d'Albert Camus, « la Pensée de Midi », cette conversion de la démesure dans la mesure dont l'art donne le modèle. Vigile, surveillant la nuit pour la garder des dangers de la nuit, le grand livre de Jean-François Mattéi est une sentinelle de cette attente.
L'éternel combat entre la démesure et la mesure.* Par Robert Redeker
Cet article est paru dans le Tagebaltt en décembre 2009.
*Jean-François Mattéi, Le Sens de la démesure, Editions Sulliver, 200 pages, 19€.
Ecartons un cliché : les grandes œuvres en avant-course de la philosophie, celles d’Homère, d’Hésiode, de la tragédie grecque, ne sont pas sages au sens où elles délivreraient un message parmi d’autres sur la démesure, ou sur la folie des hommes, exprimant une insipide sagesse des mythes. Elles le sont de manière beaucoup plus forte, par l’action elle-même de plier poétiquement la démesure à la mesure (le mètre poétique par exemple). Jean-François Mattéi l’enseigne, en faisant luire la parenté intime des mots de démesure, mesure et mètre : « ainsi, ne peut-on chanter la démesure qu’en parvenant à l’insérer dans la mesure du vers, que les grecs ont justement nommé métron, le mètre ». Voici le dire des mythes : à l’origine il n’y a que la démesure, sous la forme du Chaos. En même temps, cette démesure n’est jamais vaincue, elle continue, sous le nom d’hybris, d’habiter tout ordre – que ce soit le cosmos, la cité, l’homme – comme une tentation et une menace. Le poème d’Homère voit s’affronter hybris (la démesure) et dikè (la justice) incarnés dans des dieux. Dans la tragédie les Grecs continuent d’appréhender et de domestiquer ce combat titanesque qui se joue dans chaque recoin de l’univers. Pour reprendre le vocabulaire de Nietzsche, il y prend la forme de l’opposition entre l’apollinien, instance de la mesure, des forces du jour, et le dionysiaque, instance de la démesure, des forces de la nuit. La tragédie met en scène l’enchaînement destinal des conséquences de la démesure : meurtres, guerres, viols, violences en tout genre, tout en scellant « l’avènement d’une mesure héritée de la dé-mesure ». Ce n’est pas le message de la tragédie qui est sage, c’est son être !
Sans conteste, le dernier ouvrage de Jean-François Mattéi (auteur à éviter de confondre avec son homonyme, le médecin et ancien ministre de la santé sous le gouvernement Raffarin) est le plus beau livre de philosophie publié depuis des années : Le Sens de la Démesure. Cette réussite n’étonnera aucunement ses lecteurs qui savent que ce penseur édifie patiemment livre après livre un ensemble que la postérité appellera une œuvre. Le partage mouvant de la démesure et de la mesure scande depuis l’origine aussi bien l’histoire cosmique, que l’histoire humaine et l’existence de chacun. Le mythe, le théâtre tragique, la philosophie, les arts se sont emparés de cette dualité guerroyante pour la dompter, empêcher que l’existence humaine ne retombe définitivement dans le chaos où elle s’enferre et s'enferme parfois. Quel est donc le sens de la démesure?