Accueil* Les Sophistes. Ecrits complets. Sous la direction de Jean-François Pradeau. Garnier-Flammarion. 2 volumes sous coffret. 880 pages. 21 euros
Cet article est paru dans le Tageblatt en janvier 2010.
Les Sophistes, nos contemporains.* Par Robert Redeker.
Le nom de certains philosophes incarne le nom du mal, tant ils sont diabolisés. De leurs patronymes sortent des adjectifs péjoratifs. Machiavel, s’adjectivant en « machiavélique », et les sophistes, donnant deux adjectifs « sophiste » et « sophistique » en font foi. Nuançons: « sophistiqué » est un terme plus équivoque. Tous ces travestissements occultent la réalité de la pensée. L’élégant coffret de deux volumes qu’éditent sous le titre Les Sophistes. Ecrits complets. les éditions Garnier-Flammarion permet à la fois de mesurer la méprise dont nous sommes depuis des siècles les victimes au sujet de ces sophistes que d’entrer en contact avec la force de leur pensée. La méprise trouve son origine dans Platon. C’est lui qui a institué la philosophie par rapport à son autre, avec quoi elle risquait d’être confondue, la sophistique. C’est lui qui, pour bâtir la philosophie, la fonder et l’édifier, s’est servi de la sophistique comme repoussoir. A ses yeux la différence entre la philosophie et la sophistique revient à celle qui existe entre le chien est le loup. Le sophiste est un loup, un animal sauvage, un ennemi des hommes, quand le philosophe est un chien, un animal domestique, un ami des hommes. Renversement : vingt-cinq siècles plus tard, les sophistes peuvent nous apparaître comme plus modernes que Platon, plus proches de nous, même si l’on a loisir de penser que philosophiquement la vérité campe plutôt du côté de Platon. Plus modernes car ne croyant pas, ou peu, ou uniquement par commodité, par conformisme pratique, aux arrières mondes (le vrai, le beau, le bien, le bon), à l’ancrage des valeurs dans une objectivité les rendant universelles en soi. Plus modernes, car leur univers de pensée (univers cosmique, physique, biologique, politique, anthropologique) est finalement déceptif, renvoyant en quelque sorte aux contes de fées, aux illusions dangereuses (Marx dirait à l’idéologie), la vision du monde solidement ancrée dans la vérité, l’objectivité et l’universalité, que développent les religions et les métaphysiques. Signalons ici un effet de lecture saisissant : alors même que sophistique et philosophie sont contemporaines (c’est Platon qui expulse la sophistique de la philosophie), le lecteur a le sentiment qu’elle vient après la philosophie, qu’elle lui est postérieure. Qu’elle est ce qui pousse et croît sur les ruines de la philosophie. Bref, que la sophistique vient après la mort de la philosophie – qui chez nous, comme la signalé Heidegger, porte le nom de la « mort de Dieu » proclamée par Nietzsche à compléter par « la mort de l’homme » dont Foucault s’est fait le médecin légiste. Bref le sentiment tenaille leur lecteur que l’univers des sophistes est l’univers d’après, au sens de postérieur, exactement comme notre univers nous semble un univers d’après, d’après la mort de Dieu et, ajoutons-le, de l’homme. D’après, pour reprendre Jean-François Lyotard, « la fin des grands récits ». Un univers d’après la catastrophe, qui est l’effondrement de la stabilité du vrai, du beau et du bien. Que l’univers sophistique est un univers postcatastrophique, comme le nôtre qu’on dit souvent postmoderne. Modernes aussi sont les sophistes en ceci : leur discours est une anthropologie concrète, une description minutieuse de l’homme, une connaissance pratique et empirique de l’homme. Du coup, ils nous paraissent plus contemporains que les philosophes, Platon en tête. Qui sont-ils, ces maudits sophistes, que Platon a voulu réduire au silence ? Les plus célèbres : Protagoras, Gorgias, Antiphon, Critias (le tyran), Thrasymaque, Hippias, entre autres. Nous ne les connaissons qu’indirectement, généralement par leurs adversaires. Ils furent des intellectuels transhelléniques (comme aujourd’hui existent des intellectuels transatlantiques, des jet-intellectuels volant entre l’Europe et les Etats-Unis), voyageant pour monnayer leurs talents, leurs compétences et leur brillant. Sans doute, si l’on se réfère à la charge de Platon contre Hippias, avaient-ils un côté, dans leur étalage de richesse et d’intelligence brillante, « bling-bling » entrant en dissonance avec l’ascétisme des philosophes, Socrate ou bien Epicure. Que leur doit-on ? Quelles furent leurs inventions ? L’enseignement payant (aux tarifs exorbitants) et itinérant centré non sur le savoir mais sur le client, lui donnant les armes pour réussir grâce à la parole, donnant satisfaction donc à sa « volonté de puissance ». Réussir n’est-ce pas l’objectif de l’école aujourd’hui – « l’école de la réussite » ? Et aussi : l’intérêt pour le langage, la théorie du langage, nous dirions aujourd’hui la linguistique, à partir d’un objectif pratique, l’emporter dans les débats, faire que le discours le plus faible soit le discours le plus fort. Faire passer le blanc pour le noir, le noir pour le blanc, brouiller les repères. Ainsi, sont-ils à la source de l’art oratoire (parfois traités de rhéteurs), premiers maîtres de la plaidoirie. Hostiles aux arrières-mondes, ils ont inventé le conventionnalisme : non seulement le langage, mais la vérité elle-même, la justice, et toutes les valeurs, ne sont, contrairement à la croyance générale, et à celle des philosophes comme Platon, que des conventions plus ou moins arbitraires. In fine, ils inventèrent aussi la figure de l’intellectuel public, adapté à la société, prenant part à tous les débats. On l’aura compris, les sophistes ne sont pas le diable. Leur existence est liée à la démocratie, c’est-à-dire à un régime où le pouvoir trouve sa source dans la parole. Le pouvoir s’y obtient par le discours qui doit séduire, attirer l’assemblée, les citoyens, les jurés, les électeurs. Dans une monarchie le pouvoir s’obtient par la naissance, dans une tyrannie ou une révolution, par la violence physique, dans une démocratie par la parole. Autrement dit, la parole est une des formes de la guerre, de la lutte à mort pour le pouvoir sur autrui qui nécessite la séduction de cet autrui. La leçon que nous tirons de ce livre : les sophistes sont les stratèges, les Clausewitz de cette guerre proprement démocratique