AccueilLe débat sur la burqa fait rage. De quoi parle-t-on au juste ? Certainement pas du hijab, foulard destiné à recouvrir la chevelure. Ce dernier témoigne d’un attachement religieux ; par suite, dans un pays de liberté d’opinion comme la France, il ne peut être question de l’interdire dans les lieux publics. Si la laïcité s’impose aux institutions, elle ne s’impose pas aux particuliers dans la rue. Le hijab ne cache pas le visage, ni la personne. Souvent au contraire il souligne, en l’isolant de la chevelure, les traits du visage, mettant en valeur sa beauté. Par contre, deux tenues posent problème: le niqab, voile masquant le visage, et la burqa, voile intégral couvrant tout le corps.
L’être humain possède une singularité dont les animaux restent dénués : le visage. L’homme n’a pas un visage, il est un visage. Son visage est son être. Chaque homme, chaque femme, chaque enfant, sont des visages, singuliers, uniques, apparus une seule fois dans l’histoire. Sur les milliards d’humains qui ont séjourné sur notre planète, jamais deux visages totalement identiques ne sont apparus. Une lumière toujours unique émane de chaque visage. C’est parce qu’ils sont des visages que les êtres humains sont des personnes. Le visage est en quelque sorte l’apparence matérielle de l’âme. Il pâlit, il rougit, il « pique un fard », il se trouble, il se couvre de frissons. Parfois il se veut impassible de crainte de trahir ses sentiments – et se trahit par cette impassibilité même ! Autrement dit : il exprime la vérité intérieure de l’être humain, ses sentiments et ses pensées. Tout se passe comme si le visage, visible, était habité par la vérité invisible des hommes, l’âme et le cœur.
Les hommes se reconnaissent entre eux par le visage. Plus précisément : ils s’apparaissent les uns les autres par le biais du visage. Lorsqu’un visage s’approche vers moi, surgit dans mon champ de vision, tout autre chose qu’un simple squelette animé recouvert de chair se présente à mes yeux : un sujet, avec une vie intérieure, affective et intellectuelle, un passé personnel, autrement dit des choses qui ne voient pas. Bref, l’invisible. Deux conséquences : le visage est l’apparition de l’invisible, d’une part, la condition humaine se définit par l’échange des visages, d’autre part. La femme emprisonnée derrière ces étoffes voit sans être vue. De ce fait, la burqa et le niqab mettent un terme au processus d’apparition réciproque des personnes qui définit l’humanité de l’humain. Ces tissus sont faits pour que l’invisible – la personne – n’apparaisse pas. Ils stoppent l’échange des visages. Ils rendent impossible la réciprocité de la visibilité, fondement de toute vie humaine collective. Interdite d’être vue, pareille femme n’a plus de forme ; son corps est réduit au statut de forme informe. Seuls les esprits irréfléchis tiennent la burqa et le niqab pour des vêtements. L’habitude de porter des vêtements sépare les hommes des animaux (comme, également, les différents types de vêtements séparent les classes sociales et les peuples). S’habiller est le propre de l’homme. S’habiller humanise. Au sein l’humanité, le vêtement est donc un principe de différenciation destiné à rendre visible. On s’habille pour être vu(e). On s’habille pour apparaître aux autres, à autrui. On s’habille pour être un homme, une femme, un visage – tout ce que le voile intégral empêche. Bref, ces bâches sont tout le contraire de ce qu’on imagine : des anti-vêtements. Le port de la burqa, ou d’un de ses équivalents, exprime une interdiction de se vêtir, c’est-à-dire d’exister en tant que personne au regard d’autrui. Du coup, le voile intégral est un effacement. Il efface des femmes. Il les gomme de la vie, du monde, de la lumière. A leur place, il ne laisse plus voir qu’une forme inconsistante, sombre et vague. Soutirant le visage et le corps de celles qui en sont prisonnières de l’humanité ordinaire, celle de la visibilité réciproque, empêchant leur intériorité (l’âme, le cœur) d’apparaître aux autres, le port de ces anti-vêtements est une déshumanisation. Il déshumanise en déféminisant. Poser la question de ces accoutrements en termes de laïcité témoigne d’une compréhension incomplète du phénomène. En réalité, la burqa et le niqab font le contraire des religions : ils déshumanisent. On peut les accuser d’être anti-religieux. Ce n’est pas la religion, mais la haine du féminin (la misogynie, au sens étymologique) qui campe au principe du port du voile intégral. Il traduit le désir obscurantiste d’empêcher le féminin de paraître au sein de l’humanité. A travers le voile intégral – ce cachot de château d’If ambulant, fondamentalement étranger au religieux, par lequel la personne est interdite de visage, d’humanité – la femme est effacée du monde, rendue invisible par le fanatisme de la misogynie.
Le voile intégral, le visage nié et la femme invisible. Par Robert Redeker
Cet article a été publié dans Sud-Ouest le 20 février 2010.