AccueilLa théorie pasteurienne assure la défaite de ce présupposé. Pragmatiquement pourtant les hygiénistes y décèlent la confirmation de leurs marottes. Le miasme est devenu un être vivant : le microbe. Il fallait ventiler et désinfecter pour combattre les miasmes, désormais ce sera pour lutter contre les microbes. Mais surtout, la théorie pasteurienne des germes fournit aux hygiénistes l’appui pour remporter la plus grande de leurs batailles, celle de la vaccination.
A le lire de près, ce livre à la méthode impeccable, qui, par son travail sur l’archive rappelle Foucault, est aussi l’étude d’un imaginaire, dans toutes ses métamorphoses sur un siècle. Il s’agit d’un imaginaire double, de la maladie et du corps social, qui connaît des variantes scientifiques, politiques et populaires, que la littérature – Flaubert, Maupassant, Zola, Huysmans – parvint à capter. L’hygiénisme véhicule de plus un imaginaire de l’opposition de la ville (pathogène) et de la campagne (saine) dont l’influence n’a pas toujours été heureuse.
Quelle différence avec notre époque ? En 1902, intégré à la pensé républicaine (le « solidarisme » de Léon Bourgeois), l’hygiénisme est effectivement une politique. Il lui a fallu vaincre le libéralisme. ll est habité par une grande idée de l’homme et de la société, il est gonflé d’espoir collectif. Il est une idéologie aurorale. En 2010, devenu communication envahissante, politique-spectacle, l’hygiénisme se parodie lui-même en fonctionnant comme un substitut de politique, masque de la disparition des perspectives collectives émancipatrices. Bref, il est devenu l’idéologie de la post-politique. Il est crépusculaire.
Le parcours historique de l’hygiénisme* Par Robert Redeker
*Gérard Jorland. Une société à soigner. Hygiène et salubrité publiques en France au XIXème siècle. Gallimard, 362 pages, 27€. Voir aussi::Pierre Aïach, Les Inégalités sociales de santé, Economica, 280 pages, 29€.
Cet article est paru dans le Tageblatt en mars 2010.
Tout le siècle est dominé par la théorie miasmatique. Les maladies naîtraient des miasmes. On a ainsi une topologie, une géologie, une tellurique des maladies. Egouts, décharges, sanitaires, cimetières, abattoirs, mauvais logements, marais, provoqueraient des maladies du fait des miasmes qu’ils exhalent. La statistique, la mesure de la mortalité différentielle, semblent le prouver : les quartiers les plus miasmatiques, également les plus pauvres, sont les plus mortifères. Ce sont les lieux et les milieux qui sont incriminés. L’urbanisme retient la leçon du modèle des marais : les places où aboutissent les rues sont conçues – même chez Haussmann – comme des réserves d’air destinées à ventiler les artères qui s’y croisent. Parallèlement, à l’origine d’importantes lois sociales, Villermé (1782-1863) pense que pour lutter contre les maladies, assurer la santé des ouvriers, il faudrait que les usines s’installent à campagne. 1848 est un tournant. Finies les Lumières et leur optimisme, les temps sont au pessimisme. L’hygiénisme de l’époque s’angoisse devant « la dégénérescence de la race » française, cherchant les remèdes pour la contrecarrer. La dépopulation attesterait de cette dégénérescence. La nation semble moins vigoureuse qu’avant la Révolution. Ravageur, l’alcoolisme généralisé, loin d’être vu comme une maladie l’est comme une dégénérescence responsable de maux terribles : la folie, la paralysie générale, le crime. La tuberculose serait une dégénérescence parente de l’alcoolisme, causée par l’urbanisation et l’industrialisation. Dans ce raisonnement la phobie de l’alcoolisme joue le rôle d’ « obstacle épistémologique » : prenant des valeurs pour des faits, elle empêche de lutter contre la paralysie générale (causée par la syphilis) et la tuberculose. La théorie de la dégénérescence illustre le présupposé hygiéniste : le lieu contagieux, non le malade.
A la source de l’hygiène publique apparaît Lavoisier Il en crée l’épistémé, faisant de la chimie sa science matricielle : économie politique, médecine et statistique vont travailler avec la chimie à l’édification de l’hygiène publique. L’illustre chimiste, mort sur l’échafaud, fournit aussi le principe de l’action hygiéniste pour tout le XIXème siècle : la ventilation. Jean-Noël Hallé quant à lui structura l’enseignement de l’hygiène dans les facultés. Il lui fournit son paradigme : l’hygiène, la médecine de l’homme sain, consiste à agir sur les éléments extérieurs, comme la circulation de l’air et de l’eau, vus en « modificateurs de santé ». Lavoisier et Hallé, auxquels il faut ajouter Villermé, sont les pères de l’hygiène publique.
La chasse à la tabagie, la stigmatisation de l’alcoolisme, l’obsession de la traçabilité alimentaire, les grandes mobilisations autour d’épidémies déclarées ou bien virtuelles, le combat contre l’obésité, sont des aspects du caractère hygiéniste des sociétés occidentales. Cette situation a des racines. Le philosophe et historien Gérard Jorland, propose sous le titre Une société à soigner , une étude sur la lente montée de l’hygiène et de la salubrité publiques dans la France du XIXème siècle. Que nous apprend- il ? Quel jugement permet-il ?