Pierre Compagnon a lu « Egobody » Dans de précédents ouvrages, Robert Redeker pointait certaines des menaces qu’il voit chaque jour advenir un peu plus. Dans une société entièrement tournée vers la consommation, le divertissement et le culte du corps, le souci de l’âme disparaît peu à peu. Toute une propagande médiatique nous l’assure : avant d’être des personnes, nous sommes des consommateurs, des usagers, bientôt des numéros. Téléphone portable à la main, le regard rivé sur Facebook, fan de sport et de jeux télévisés, toujours pressé, voici Egobody, l’homme d’aujourd’hui et de demain. Sans culture, sans passé et sans mémoire, il est le jouet de la mode et des médias. Son univers : la consommation. Sa préoccupation constante : être en bonne santé et jouir d’un mental d’acier. Bref, comme le dit l’auteur : « Un être qui n’aurait pas tant perdu son enveloppe que son intériorité. Un être qui ne serait qu’apparence » (p. 8 – 9). Le tableau que peint R. Redeker, digne du 1984 de Georges Orwell, est celui d’un monde qui a perdu toute préoccupation esthétique et symbolique. Cet univers impitoyable, cadenassé par un matérialisme de tous les instants, signe l’annexion du corps par le moi. L’auteur souligne l’importance historique d’un tel renversement. Depuis les origines, l’humanité n’a eu de cesse de dissocier le moi du corps ; aujourd’hui, le premier est avalé tout cru par le second. Le petit livre de R. Redeker, de bout en bout passionnant, signale un changement de paradigme. C’est toute une civilisation, avec ce qu’elle véhiculait au niveau de l’inconscient et de la symbolique, qui bascule cul par-dessus tête. Impérialisme du corps soumis aux diktats des modes, frénésie techniciste, règne sans partage du divertissement, inculture généralisée… Voilà où nous en sommes après ces quelques décennies vouées au culte de la consommation. Cette vie, qui est à peine la vie, passée devant les étals des supermarchés, marque l’avènement d’un homme nouveau, un homme privé d’âme et dont les seules préoccupations sont terrestres. On peine à mesurer les conséquences d’un tel changement. Le salut, individuel et collectif, jadis matrice de nos civilisations, est bien mort. Un livre d’une angoissante lucidité. Robert Redeker, Egobody, la fabrique de l’homme nouveau, Fayard, 2010, 200 pages, 16 €
Cet article est paru dans La Voix du Jura daté du 28 mai- 2 juin 2010